Air France et le parti de la liquette, par Frédéric Lordon

Par Frédéric Lordon (Les blogs du Diplo, 9 octobre 2015) // Si l’on avait le goût de l’ironie, on dirait que le lamento décliniste ne se relèvera pas d’un coup pareil, d’une infirmation aussi catégorique ! Coup (…)

Source : Air France et le parti de la liquette, par Frédéric Lordon (Les blogs du Diplo, 9 octobre 2015)

Spécialement pour mon ami Lionel, pour qu’il puisse y retrouver, exposés avec une précision et une verve assurément plus convaincantes, les arguments que je tentai d’exposer naguère sur la peur qui change de camp, ou plutôt, la peur qui envahit également l’autre camp :

Cette image est au total porteuse d’espoir : car c’est l’image du corps social qui, par ses propres moyens, commence à sortir de son tréfonds d’impuissance, qui n’a plus peur de la tyrannie du capital.  (…) dans l’époque qui est la nôtre, l’important est le salariat qui relève la tête, quelle qu’en soit la fraction, l’exemple ainsi donné aux autres, et que ceci est un bon signe.

Quoi qu’on en pense, la tyrannie, la maltraitance que rien n’arrête, finissent toujours, privées de régulation externe et incapables de contenir leur propre tendance interne à l’abus, par franchir un de ces seuils invisibles où la peur des maltraités se retourne en fureur. Il ne faudra pas venir chialer ce jour-là qu’il y a du verre brisé et « d’inadmissibles violences » comme dirait l’éditorialiste de Libération. Car quand le couvercle de la cocotte ne peut plus que sauter, il saute ! Et les vrais coupables sont ceux qui ont installé la gazinière, monté le feu, et célébré la nouvelle cuisine.

Quand la loi a démissionné, les dominants ne connaissent qu’une force de rappel susceptible de les reconduire à un peu de décence : la peur – encore elle.

Pourquoi le socialisme ?

Je sais que la plupart d’entre vous connait déjà ce texte célèbre.

Je le relisais ce weekend et, me rappelant nos discussions aussi nocturnes qu’enflammées du début de l’été, j’ai eu envie de le faire découvrir à un de mes filleuls, celui du Sud.  Passionné de sciences, il veut être astrophysicien.  Mais bien entendu étant donné son jeune âge (et ce n’est donc pas un reproche), sa culture politique reste à se forger en dehors des sentiers battus de la désinformation quotidienne de la pensée unique.

Thomas, puisque c’est à toi que j’adresse plus particulièrement ce billet, si tu ne le sais pas déjà, essaie donc de deviner qui a écrit ce texte magistral à portée philosophique (navigant paradoxalement entre idéalisme et matérialisme).  Et à quelle époque ?  La réponse est à la fin de l’article.  Mais ne triche pas.  Sois patient, lis, relis, décortique, comprends, assimile (puisque c’est l’office quotidien du scientifique que tu veux devenir) … et tu atteindras inévitablement la fin et la lumière 😉

Pourquoi le socialisme ?

Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes, afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible, les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de telles différences existent. La découverte de lois générales en économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine soi-disant civilisée a été — comme on le sait bien — largement influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement, comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la division de la société en classes en une institution permanente et créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.

Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appelait « la phase de rapine » du développement humain. Les faits économiques qu’on peut observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.

En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigoureux — sont adoptés et portés en avant par ces innombrables êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution de la société.

Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité, et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me dit tranquillement et froidement : « Pourquoi êtes-vous si sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ? »

Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?

Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être exprimés dans des formules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait de « société » signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société — dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle — qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. C’est la « société » qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent sous ce petit mot de « société ».

Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu de la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé — exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les œuvres d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.

L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance de la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.

L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production — c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital — pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.

Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants : premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories d’entre eux une meilleure forme de « contrat de travail libre ». Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme « pur ».

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une « armée » de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’un façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?

Faire la clarté sur les buts et les problèmes du socialisme est de la plus grande importance à notre époque de transition. Mais dans les circonstances présentes, une discussion libre et sans entraves de ces problèmes est frappée d’un grand tabou. Pour cette raison, je considère que la fondation de cette revue est un grand service rendu au public.

Albert Einstein pour la Monthly Review (USA) en 1949

Capitalisme contre Climat

Je venais d’écouter l’interview de Naomi Klein (vous savez, la stratégie du choc) sur la confidentielle chaine dissidente étasunienne Democracy Now au sujet de son dernier livre « This Changes Everything: Capitalism vs. the Climate« , ou, en Français :

« Ceci change tout : capitalisme contre climat ».

Et franchement, écouter ou lire cette remarquable femme, c’est radicalement autre chose que de se farcir l’eau tiède de nos pseudos écolos de gouvernement pro-austérité, les Duflot, Placé, Durand et autre Cohn-Bendit, les petits frelons verdâtres schizophrènes adorateurs des arbres et des multinationales, des rivières et de la finance, de l’air frais et de la compétitivité, de l’océan et du marché. Pour Naomi, à l’inverse de nos clowns verts français, et plus généralement européens d’ailleurs, le sauvetage de l’humanité sur cette planète ne pourra passer que par l’éradication du capitalisme. Tiens, pour le plaisir, quelques extraits de ce que pense la dame (et essayez de vous imaginer Duflot ou Cohn-Bendit en train de dire la même chose 😀 ) :

Le changement climatique change tout. Il est certain qu’il est déjà sur nous, et nous sommes sur le chemin d’un réchauffement de quatre à six degrés. Nous avons atteint 0,7 ou 0,8 degrés, et nous en voyons déjà les effets. Une fois que vous obtenez un réchauffement de ce niveau, les modèles commencent à se briser. Les climatologues ne savent pas à quoi s’attendre. Les choses commencent à s’emballer de manière non linéaire. Et oui, ça change tout au sujet de notre monde physique, si nous faisons simplement ce que nous faisons et si nous continuons dans cette voie.

Nous avons la possibilité de sortir de cette route, mais pour ce faire, nous devons changer à peu près tout à propos de notre système économique.

La bonne nouvelle est que les choses que nous devons changer, beaucoup d’entre elles sont déjà cassées de toute façon. Nous devons faire des investissements considérables dans la sphère publique, ce qui créerait des millions d’emplois. Nous devons investir dans la santé, dans l’éducation, dans le domaine des sciences. Et ce faisant, nous allons aborder l’un des problèmes les plus difficiles auxquels nous sommes confrontés, le problème de l’inégalité face aux richesses. Nous ne pouvons pas lutter contre le changement climatique sans nous attaquer à l’inégalité en l’intérieur de nos pays et également l’inégalité entre nos pays. Je pense que si nous répondons au changement climatique avec la fermeté avec laquelle les scientifiques nous incitent à le faire, si nous répondons en conformité avec la science, nous avons une chance de refaire notre économie, l’économie mondiale, pour le mieux.

Mais cela ne va pas être le genre de changement qui vient d’en haut; ça va être le genre de changement qui doit être exigé par les mouvements de masse, d’en bas.

Jusqu’à présent, nous n’avons pas fait les choses qui sont nécessaires pour réduire les émissions de carbone parce que ces choses sont fondamentalement en conflit avec le capitalisme déréglementé, l’idéologie régnante. Nous sommes coincés parce que les actions qui nous donneraient la meilleure chance de prévenir la catastrophe – et qui pourraient bénéficier à la grande majorité – sont extrêmement menaçantes pour une élite minoritaire qui a la mainmise sur notre économie, notre processus politique, et la plupart de nos grands médias.

La voix de la lucidité. Pour ceux qui comprennent le yankee, allez y faire un tour (j’ai carrément pas le temps de traduire tout, désolé les gars).

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Qui sème le libéralisme récolte … le libéralisme


Voici ce que je lis ce matin, à l’entame de ma journée :

Le village [de Laguiole] a été condamné à payer 100 000 euros de dommages et intérêts à une entreprise privée qui produit des couteaux Laguiole… en Asie ! En effet, le propriétaire de cette entreprise a déposé la marque « Laguiole » en 1993. Depuis cette date, il commercialise des couteaux mais aussi d’autres objets sous cette marque. Un malin. Il a attaqué en justice le village de Laguiole pour « contrefaçon », l’accusant d’utiliser illégalement la marque qu’il a déposé. N’est-ce pas trop drôle, quand même, qu’un monde où de telles choses sont possibles ? (…)

Pour ce village, c’est la double peine. Premièrement, il est privé du droit d’utiliser son nom pour commercialiser le traditionnel couteau et vanter le savoir-faire de ses artisans. Deuxièmement, il est condamné à payer 100 000 euros, ce qui représente un somme très importante pour un village d’un gros millier d’habitants. Au point que le maire divers droite du village a sollicité l’aide des autres communes. (…)

Et là, je me dis, faut quand même que je vérifie cette histoire (on s’refait pas). Trente secondes et deux recherches Ixquick plus tard (ouais, parce que Google, à l’inverse de ce que prétend l’aphorisme en vogue chez les d’jeuns, n’est pas ton ami, c’est l’ami de la NSA 😉 ), plus aucun doute n’est permis. L’histoire est réelle. Ce n’était pas un poisson d’avril tardif qui aurait mis un peu de temps à remonter l’échelle de mon actualité. Parmi toutes les sources qui recoupent l’info, je ne résiste pas au plaisir, mal placé je vous le concède, de vous renvoyer à celle du Point, l’un des plus grands chantres des politiques qui permettent justement que ces situations existent (avec le Monde, et l’Express, et Libé, et le Nouvel Obs, et le Figaro, et le Parisien, hum, bref, avec tous les autres), article qui retranscrit une dépêche AFP (un autre troubadour masqué notoire du libéralisme sauveur) :

Un habitant du Val-de-Marne, Gilbert Szajner, a déposé dès 1993 la marque Laguiole sur 38 classes de produits. Ce nom est utilisé pour vendre des couteaux, des barbecues, du linge de maison, des vêtements ou des briquets, fabriqués parfois en Chine ou au Pakistan. Le 4 avril, la cour d’appel de Paris a débouté la commune de 1 300 habitants [de Laguiole] qui souhaitait voir la justice reconnaître « une spoliation », une pratique commerciale « trompeuse » et une « atteinte à son nom, à son image et à sa renommée ».

L’affaire dure même depuis plusieurs années.

À la lecture de cette nouvelle, deux réactions sont possibles.
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Ze cost of ze capital for ze nuls (part two)


La semaine dernière, je vous entretenais, petits veinards que vous êtes, du coût du capital en listant le montant des dividendes qu’ont versé en 2012 les 47 plus grosses entreprises françaises cotées au CAC 40.  C’est dans ce billet que vous apprîtes donc que, par exemple et entre autres indécences modernes,

  • Chacun des 97 126 employés du groupe pétrolier TOTAL avait rapporté en 2012 plus de 54.000 € de dividendes à leurs actionnaires et maitres
  • ou que chacun des employés de SANOFI avait produit un (sur-)travail de plus de 31.000 € reversé à leurs actionnaires et maitres
  • ou plus de 21.000 € pour ceux de ORANGE et plus de 13.000 € pour ceux de Bernard Arnaud

Même s’il est vrai que dans la course rétrograde au capitalisme débridé mondialisé l’Europe et la France sont loin de faire pâle figue, à tout saigneur, tout honneur, vous m’accorderez qu’il ne pouvait être question d’aborder un tel sujet, le coût du capital vous rendez-vous compte!, sans piper mot de notre maitre historique à tous en ce domaine, considéré encore aujourd’hui par beaucoup d’apôtres du Dogme (qu’ils soient de l’Ordre des Médiacrates comme Nicolas Doze ou Christophe Barbier, ou bien encore de l’Ordre des Politocrates comme Nicolas Sarkozy ou François Hollande) comme l’Exemple, l’Idéal, le Rêve, le Saint Graal au bout de la quête, j’ai nommé le régime étasunien des USA.

Afin de (tenter de) me faire pardonner ce crime de lèse-majesté, voici donc un classement US des 10 patrons US les plus avides, un Top 10 comme ils disent, publié sur un site dissident US (inequality.org) dans un article US intitulé « America’s Greediest: The 2013 Top Ten » (oh putain, 4 fois le mot US dans la même phrase, si j’ai pas la NSA au cul après ça, c’est que Snowden y’raconte que des bullshits).  Évidemment, c’est en yankee in ze text.  Attention donc, aux âmes sensibles.

N’étant pas étasunien, ni téléspectateur des émissions de téléréalité dans lesquelles il est hilarant d’éliminer un par un en cliquant prestement sur quelque touche de son iPHone 72Sgti des jeunes se dandinant, sautant, criant et massacrant Brel le regard embrumé tourné vers une brochette de jurés pénétrés de leur quête d’un sens apte à combler leur vie insipide, je n’éprouve aucun penchant particulier pour le suspens des décomptes à rebours.  Je suis donc allé directement au numéro 1, le number one, sans autre drum roll (roulement de tambour, non, mais sans dec’, vous croyez vraiment que je vais tout vous traduire comme ça!).  Et quelle ne fut pas ma surprise de ne pas y trouver … Lloyd Blankfein, le CEO (Chief Executive Officer, celle-là je vous l’avais déjà donnée, il me semble) de Goldman Sachs dont je vous ai si souvent parlé.

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