Russophobie manipulatrice ou la crise Ukrainienne vue par M. Chevènement

Même si je n’en partage pas complètement toutes les analyses, je me permets de reprendre de larges extraits de ce texte de Jean-Pierre Chevènement paru dans le Monde Diplo de Juin 2015 (et réservé en principe aux abonnés, dont je suis) afin que chacun, et en particulier mes amis proches qui, pour la plupart, sont persuadés que je dors avec un portrait de Poutine au dessus de mon lit, afin que chacun, disais-je donc, puisse voir ce qu’est une réflexion lucide, pondérée, indépendante, cultivée, intelligente et, pour tout dire, à mille lieues du manichéisme ambiant qui règne dès qu’on évoque, par ces temps troublés, le mot de Russie ou pire, le nom de Poutine (vade retro !).

Vue la publicité que je leur fais en permanence sur ce blog, j’espère que le Diplo ne m’en voudra pas trop et qu’ils ne me poursuivront pas pour avoir mis en libre accès des pans importants d’un contenu normalement payant.  D’ailleurs, j’en profite pour en remettre une p’tite couche (on sait jamais ;-) ) : hé, mes amis, si vous en avez les moyens, abonnez-vous au Diplo, et voyez le monde autrement qu’au travers les verres déformants du LibéFigarObsMonde.

Crise ukrainienne, une épreuve de vérité

par Jean-Pierre Chevènement, juin 2015

(…) l’Ukraine n’avait été indépendante que trois ans dans son histoire, de 1917 à 1920, à la faveur de l’effondrement des armées tsaristes.

L’Ukraine telle qu’elle est née en décembre 1991 est un État composite. Les régions occidentales ont fait partie de la Pologne entre les deux guerres mondiales. Les régions orientales sont peuplées de russophones orthodoxes. Les côtes de la mer Noire étaient jadis ottomanes. La Crimée n’a jamais été ukrainienne avant une décision de rattachement imposée sans consultation par Nikita Khrouchtchev en 1954. La tradition de l’État est récente : moins d’un quart de siècle. Les privatisations des années 1990 ont fait surgir une classe d’oligarques qui dominent l’État plus que l’État ne les domine. La situation économique est très dégradée ; l’endettement, considérable. L’avenir de l’Ukraine — adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou neutralité — est ainsi inséparable de la reconfiguration des rapports de forces à l’échelle européenne et mondiale. En 1997, M. Zbigniew Brzezinski écrivait déjà que le seul moyen d’empêcher la Russie de redevenir une grande puissance était de soustraire l’Ukraine à son influence (1).

Un dérapage accidentel

Le rappel des faits est essentiel pour qui veut comprendre. La crise ukrainienne actuelle était prévisible depuis la « révolution orange » (2004) et la première tentative de faire adhérer le pays à l’OTAN (2008). Cette crise était évitable pour peu que l’Union européenne, au moment du lancement du partenariat oriental (2009), eût cadré la négociation d’un accord d’association avec l’Ukraine, de façon à le rendre compatible avec l’objectif du partenariat stratégique Union européenne-Russie de 2003 : créer un espace de libre circulation « de Lisbonne à Vladivostok ».

Il eût fallu, bien entendu, tenir compte de l’intrication des économies ukrainienne et russe. L’Union eût ainsi évité de se laisser instrumentaliser par les tenants d’une extension de l’OTAN toujours plus à l’est. Lire la suite

Le passé que l’on enseigne révèle toujours le futur que l’on veut construire

Lettre à Mme Delphine Ernotte Cunci, Présidente de France Télévisions
Par Alexis Corbière et Jean-Luc Mélenchon, le 26 mai 2015

Extraits :

« (…) nous regrettons [que] le service public audiovisuel n’ait pas compris le rôle fondamental de l’Histoire et de la mémoire. (…)

« C’est donc sur l’émission mensuelle « Secrets d’Histoire » que nous souhaitons vous alerter. Elle est emblématique d’une tendance générale que l’on retrouve dans d’autres programmes de France Télévisions à vocation historique.

« Depuis 2008, France 2 a diffusé 88 épisodes différents de « Secrets d’Histoire ». Sur ces 88 opus, plus de 60% sont consacrés exclusivement à des monarques et leurs favorites. Sur les moins de 40 % restant, dont l’essentiel est consacré à des artistes (écrivains et peintres), ou des personnages folkloriques et très secondaires de l’histoire universelle (Mata Hari, le chevalier d’Eon, Robin des Bois, la bête de Gevaudan, etc.) seulement 5 émissions, soit 6% ( !) de la totalité, ont été consacrée à des personnalités ou des lieux liés à la République. En voici la liste précise  et exhaustive : le Général de Gaulle, Georges Clemenceau, Georges Danton, la journée du 14 juillet 1789 et le Palais de l’Elysée. C’est tout. C’est peu. (…)

« Alors que deux épisodes sont consacrés à la vie de Jésus et quelques autres à des sujets religieux (notamment le Vatican) aucun ne présentent le moindre philosophe des Lumières où ne s’intéresse à une seule figure du combat pour l’émancipation laïque. Pourquoi passer sous silence les destins de Denis Diderot, Jean-Jacques Rousseau ou Voltaire qui donnent pourtant leurs noms à tant de rues, boulevards et écoles publiques ?

« La grande famille intellectuelle du socialisme et communisme, qui a tant marqué l’histoire de France, est totalement effacée puisque ni Jean Jaurès, ni aucun autre n’était présenté. Aucun révolutionnaire français (hormis le controversé Georges Danton dans un épisode d’ailleurs plus court que tous les autres) mais Charlotte Corday qui assassina Jean-Paul Marat aura bien droit à un épisode élogieux puisant dans la tradition contre-révolutionnaire. A l’exception de l’émission consacrée au 14 juillet 1789, aucune des nombreuses Révolutions et grands moments de mobilisations sociales et politiques (1830, 1848, 1870, 1936, etc.) qui ont marqué notre pays, l’ont fait connaître dans le monde entier, et qui s’incarnent dans les destins de femmes et d’hommes remarquables n’a droit à un seul épisode. Auguste Blanqui, Louise Michel et combien d’autres sont ainsi gommés de notre Histoire. (…)

« Au total, quand on examine dans le détail cette longue liste des thèmes choisis par « Secrets d’Histoire » on est frappé par la manière dont elle efface méthodiquement des pans entiers de notre Histoire de France et universelle. D’une façon déséquilibrée, chaque épisode valorise de façon quasi systématique et outrancière des rois et reines, et même la principauté d’opérette et paradis fiscal de Monaco, au détriment de tous ceux qui ont lutté pour l’égalité et la justice.

« Ne croyons nous pas qu’il existe des femmes et des hommes ayant consacré leur existence au progrès, à la recherche, à l’émancipation humaine, dignes d’être mieux connus par nos concitoyens ? Pourquoi valoriser avec obstination des personnages qui bien souvent n’ont fait rien d’autre que « de se donner la peine de naitre » ? Finalement, avons nous si peu d’estime pour la République et celles et ceux qui ont lutté pour elle ?

« En procédant ainsi, c’est l’Histoire réelle de notre pays que l’on ampute et que l’on déforme. De cette Histoire tronquée, nostalgique des rois et reines, présentant le peuple comme un acteur historique secondaire et brutal quand il se mobilise, rien de bon pour l’avenir ne sortira. Et puis, ce que l’on nomme « les Grands Hommes » ne sont grands finalement que parce qu’ils occupent une place dans le structure sociale où sont concentrées d’immenses ressources qui sont le fruit du travail collectif des peuples. (…)

« Car quel intérêt à faire entrer au Panthéon les dépouilles de quatre grandes personnalités républicaines, comme l’a décidé le Président de la République, si la principale émission historique ne semble vouloir promouvoir essentiellement que des personnages liés à l’Ancien Régime. Étrange paradoxe, non ? Cette longue liste de « Grands Hommes » couronnés constitue au final presque un Panthéon télévisuel. Mais si les révolutionnaires de 1789 ont créé le panthéon, c’est justement pour ne pas y mettre les rois ! Ce que fait « Secrets d’histoire » est à rebours du processus qui depuis le 18e siècle a d’abord conduit les hommes des Lumières à construire la figure du « grand homme » pour lui faire une place dans la galerie des rois, pour ensuite considérer que tous les rois ne sauraient être des grands hommes, avant de montrer que bien souvent, les « Grands Hommes » sont les victimes des rois ! Finalement, « Secret d’histoire » tient plus de la basilique Saint Denis que du Panthéon.

« Nous pensons soulever là des questions qui ne sont pas secondaires. Nous sommes profondément convaincus que le passé que l’on enseigne révèle toujours le futur que l’on veut construire. Aussi, nous souhaiterions maintenant que le service public d’audiovisuel joue pleinement son rôle de service public, plutôt que d’être le promoteur de la valorisation de valeurs et d’idées antirépublicaines souvent très réactionnaires. (…) »

Pour ma part, je ne regarde jamais ce panégyrique gluant des monarques européens contemporains et passés.

En revanche, je connais pas mal de « Républicains » à la nouvelle sauce sarkozyste et de futurs « Démocrates » à la sauce Cambadélis qui en sont fort friands (oui, car ne doutons pas une seconde que les Young Leaders pullulant au PS voudront rapidement changer également le nom de leur parti afin de finaliser la métamorphose de notre offre politique nationale en rêve Américain, droite contre droite).

Les nouveaux « Républicains » et « Démocrates » du monde se délectent de ces anachronismes réactionnaires couronnés, que voulez-vous !  Pourtant Louise Michel sur des barricades, ça aurait de la gueule aussi !

Travailler juste !

Un peu de sensibilité dans ce monde de brutes.

Le concours d’affiches «Travailler juste!», organisé par l’ONG Poster for tomorrow, a suscité la participation de centaines d’artistes amateurs et professionnels du monde entier, chacun avec sa propre représentation « artistique » d’un monde sans droits fondamentaux au travail.  Notamment beaucoup d’affiches sur le travail des enfants, le travail forcé, la prostitution et les inégalités.

Une exposition de quelques-unes des affiches récompensées se tient au siège de l’OIT (en tant que membre du jury) à Genève jusqu’au 19 juin 2015.

Le thème du concours était :

Tout le monde a le droit de travailler dans un environnement sûr, sécuritaire et équitable.  Nous avons tous le droit de travailler sans discrimination ou d’exploitation liées au sexe, à l’âge, à la nationalité ou la condition physique.  Nous avons tous le droit de travailler pour un salaire qui doit être la juste récompense pour notre travail et qui nous permettra de subvenir aux besoins de nous-mêmes et de nos familles.

L’emploi, pas l’exploitation.

Quelques-unes de ces affiches :

© Sina Sarmadi Iran « Child labour »

 

 

© Veronika Pethő Hungary « Children should not work like robots, they should play with them. »

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50 raisons pour lesquelles l’Allemagne nous est chère, façon Bild

Le 23 mars 2015, à l’occasion de la visite à Berlin de Alexis Tsipras, le tabloïd allemand Bild titrait, avec tout le paternalisme dont les puissants savent faire preuve lorsqu’ils veulent se montrer bienveillants : « Les cinquante raisons pour lesquelles la Grèce nous est chère ».  La liste comprenait l’huile d’olive, Nana Mouskouri, le muesli au yaourt grec et Astérix aux Jeux olympiques.

J’ai bien réfléchi.  Et réfléchi encore.  Et puis, j’ai donc pondu ma propre petite liste des 50 raisons pour lesquelles j’aime tant l’Allemagne ;-)  Hé, Hanz, surtout ne te vexe pas, ce n’est que de l’humour !  Tu sais bien que j’adore vraiment l’Allemagne et … Marx et … Engels ;-)  Tiens, la bise à Fred de ma part !

Voici.  Dans le désordre.

  1. Pour le port si élégant des chaussettes dans les sandales
  2. Pour leurs grosses berlines réchauffant la planète
  3. Pour la Deutsche Qualität
  4. Pour la simplicité de leur grammaire, de leur conjugaison et plus globalement de leur si chantante langue
  5. Pour avoir arrêté le nuage de Tchernobyl à nos frontières
  6. Pour la couleur rouge centrale dans leur drapeau
  7. Pour la Lorelei
  8. Pour l’Ange bleu
  9. Pour leurs plats si légers à base de saucisses, choux et pommes de terre
  10. Pour Faust et les pactes avec le Diable
  11. Pour leur Schwarzwälder Kirschtorte (forêt noire)
  12. Pour leurs boissons à base de houblon
  13. Pour la taille de leurs verres (à bière)
  14. Pour Karl Lagerfeld et ses mitaines en cuir
  15. Pour les culottes courtes tyroliennes en daim pour hommes adultes
  16. Pour l’invention de la propagande à grande échelle avec Gutenberg et l’imprimerie
  17. Pour les héros des Grimms non pompés sur Charles Perrault, Blanche-Neige, le Petit Chaperon rouge, Hansel et Gretel et Tom Pouce
  18. Pour leur Critique de la raison pure
  19. Pour leur Généalogie de la morale
  20. Pour leurs flûtes enchantées
  21. Pour l’absurdité des situations kafkaïennes
  22. Pour leur désintérêt (voire leur agacement) par rapport aux marmots (un des taux de natalité des plus faibles du monde)
  23. Pour la finesse de l’Oktoberfest de Munich
  24. Pour les nounours de Berlin
  25. Pour la sureté de leurs compagnies aériennes
  26. Pour Louis II de Bavière et son château de Neuschwanstein
  27. Pour les chopes à bière en céramique (avec capuchon en étain, si possible)
  28. Pour ne pas avoir oublié Aloïs Alzheimer
  29. Pour Benoît XVI
  30. Pour Nina Hagen
  31. Pour la douceur de leurs prénoms féminins
  32. Pour Klaus Kinsky et surtout sa fille, Nastassja
  33. Pour leurs tresses blondes
  34. Pour le suspens haletant de l’inspecteur Derrick
  35. Pour avoir remplacé notre Père Noël par Saint Nicolas
  36. Pour  Thyssen Krupp, Bosch et BASF, ces transnationales si irréprochables
  37. Pour leurs centrales de lignite
  38. Pour la qualité de leurs autoroutes
  39. Pour avoir redéfini le foot comme étant un sport qui oppose 11 joueurs à 11 autres et à la fin c’est l’Allemagne qui gagne
  40. Pour leurs bergers (allemands)
  41. Pour la semelle en bois de leurs Scholls
  42. Pour nous avoir (définitivement?) débarrassé de Daniel Cohn-Bendit
  43. Pour la frange de Angela Merkel
  44. Pour les décolletés d’Angela Merkel
  45. Pour les sourires d’Angela Merkel
  46. Pour montrer la voie à Valls et Hollande sur la gestion des branleurs-chômeurs
  47. Pour l’Euro
  48. Pour la rigidité pathologique de Wolfgang Schäuble
  49. Pour l’ensemble de leur « œuvre » économique en Europe
  50. et finalement, pour avoir réussi ce tour de force de faire passer aux yeux de tout un chacun (enfin, surtout aux yeux de Alain Minc et Nicolas Doze) un insondable naufrage humain pour une immense réussite économique :

Les zélés du désir ou la liquéfaction du travail

J’avais adoré cette vidéo au moment de sa sortie, il y a quelques mois.  Je viens de la re-regarder et il fallait que je partage ça avec vous.  Il s’agit d’une petite interview de l’économiste Frédéric Lordon réalisée par Nada-info il y a 10 mois et intitulée « Les zélés du désir »
.

Frédéric Lordon,, le dernier véritable penseur de gauche, y repère, au travers de la figure du consommateur-roi véhiculée par la publicité, l’impact de la propagande ultra-libérale sur le salariat.

Je l’ai sous-titrée « la liquéfaction du travail », vous comprendrez pourquoi.

Noam Chomsky : l’interview qui dénonce l’Occident | euronews, the global conversation

Noam Chomsky : l’interview qui dénonce l’Occident | euronews, the global conversation.

Extraits:

« Rappelez-vous que la pire campagne terroriste dans le monde est de loin, celle qui est orchestrée à Washington même. C’est une campagne mondiale d’assassinat. Il n’y a jamais eu de campagne terroriste de cette échelle . »

Minuit dans le jardin du rien et du mal

Bientôt les douze coups de minuit.

Les temps sombres sont revenus.  La nuit nous engloutit.  Comme je le disais au lendemain du premier tour des départementales, je ne vois plus rien de gauche dans notre jardin (à part quelques excités vitupérant inutilement dans le potager, comme votre serviteur).

Nous sommes au lendemain du second tour.  Le peuple s’est exprimé.  Nous nous sommes exprimés.  Clairement.  Et nous voulons d’avantage de droite !  D’avantage de rien-à-branler-après-moi-le-déluge abstentioniste, d’avantage de haine FNiste de l’étranger basané (ou barbu, mais c’est la même chose nan?), d’avantage de haine UMPiste de « l’assisté » (ou du non-entrepreneur, mais c’est la même chose nan?), d’avantage de dogme néolibéral estampillé « socialiste ».

Gageons que nous serons bientôt comblés, nous, ce peuple de désintérêt général, de vide idéologique, de rien médiatique.  Nous allons être servis, nous, ce peuple de compétition mortifère, de cancer individualiste, de sclérose identitaire. 

Dans un premier temps, et en attendant goulument l’avènement de la droite extrême, qu’elle soit sarkoziste ou mariniste, nous allons avoir droit gracieusement à un nouveau tour de vis libéral européiste.  Manuel Valls l’a annoncé fièrement, droit dans ses bottes, dès 20h dimanche soir dernier.  En même temps, reconnaissons qu’il ne prend personne en traitre puisqu’il avait prévenu avant même l’avènement de la débâcle attendue :

« ceux qui pensent que nous allons freiner ou stopper les réformes se trompent.  Quel que soit le résultat des élections, nous allons les poursuivre en ouvrant de nouveaux chantiers.  Nous n’avons pas d’autres choix pour le pays que de faire sauter les verrous et débloquer les énergies ».

On connait d’ailleurs d’ores et déjà les « nouveaux chantiers », les futures cibles de Manuel Valls, puisqu’elles nous sont imposées par Juncker et Merkel : le contrat de travail et … les assistés … oups pardon … je veux dire les chômeurs, dont il faut absolument réduire les indemnisations, façon lois Hartz.

Attendons-nous donc, en tentant de contenir notre avidité bien naturelle, à un nouvel aréopage de mesures régressives à souhait, un point d’orgue venant soutenir une œuvre austéritaire « socialiste » déjà conséquente, œuvre que ne désavoueraient pas, soyons honnêtes, et quoi qu’ils puissent en dire par ailleurs pour tenter de se différencier idéologiquement, un Sarkozy ou un Juppé.  Pour patienter nous pourrons toujours nous délecter de l’adoption définitive prochaine de la loi Macron, hourra !

Martine Bulard, dans l’édition d’avril du Monde Diplo, en fait une synthèse tout à fait magistrale, de cette loi « pour la croissance, l’activité et l’égalité des chances économiques » du ministre de l’économie Emmanuel Macron.  Il faut absolument aller la lire si vous le pouvez (si vous êtes abonné, ou si vous avez les moyens de vous abonner).  Elle entre moins dans les détails que beaucoup d’autres analyses, plus austères, voire rébarbatives, que j’ai pu lire.  Faut dire que nous parlons là d’un inventaire à la Prévert de 295 articles touche-à-tout, un bric-à-brac néolibéral qui a suscité l’enthousiasme de la toute puissante Angela Merkel, planificateur en chez de la misère européenne de l’autre côté du Rhin, et qui a enthousiasmé jusqu’au président de la Commission européenne, et grand organisateur de fraude fiscale à ses heures perdues, Jean-Claude Juncker.  C’est dire si cette loi devrait combler tous nos aficionados de droite dure.

Afin d’en faciliter sa compréhension (et par conséquent sa mémorisation), l’article du Diplo ne retient que quelques exemples très significatifs des mesures imposées par cette loi du « Toujours moins » en les regroupant en cinq grandes catégories :

  • les droits sociaux et syndicaux,
  • le temps de travail,
  • les privatisations,
  • les déréglementations
  • et la centralisation technocratique.

Un travail remarquable.  (Je trouve d’ailleurs que le Diplo devrait être remboursé par la sécu.  Un remède préventif indispensable pour une meilleure santé intellectuelle, contre les agressions incessantes des germes de la propagande médiatique.)

Contre toute cette merde régressive, quatre de nos syndicats (CGT, FO, Solidaires et FSU) lancent donc un appel à la grève pour le 9 avril.  Il est prévu des manifestations dans toute la France.  La manifestation parisienne est à 13h, Place d’Italie :

Malheureusement, ce ne sont pas des chefs d’État et de gouvernement de pays voyous, terroristes, va-t-en-guerre et criminels qui appellent à manifester.  Non, ce ne sont que ces insupportables syndicats.  Ces gens pas fréquentables, dont on a honte et qu’il faut dénigrer en permanence.  Ces gens qui, pourtant, même selon une étude déviante de deux économistes bolchéviques du FMI, ­Florence Jaumotte et Carolina Osorio Buitron, permettent de réduire, ou tout au moins de maintenir, l’augmentation des inégalités.  Cette étude établit en effet, pour ceux, nombreux qui en doutaient encore, « un lien indiscutable entre l’érosion du syndicalisme et l’augmentation des inégalités » :

À ma connaissance, seuls, encore une fois, le Diplo et le Figaro, (eh, je n’vais pas jusqu’à demander que le Figaro soit aussi remboursé par la sécu, mais reconnaissons-leur quand même cette honnêteté-là) ont commenté cette étude à contre-courant de l’idée largement répandue dans les pays les plus riches (et particulièrement en France et parmi mes amis), selon laquelle les syndicats de salariés seraient coupables des blocages sur le marché du travail et de l’accroissement du chômage.  Eh bien, selon le FMI, cette « hypothèse [n’est pas] pas très solide ».  Merci donc à M. Halimi pour cet (malheureusement toujours nécessaire) éloge des syndicats.

Le 9 avril, une manifestation est donc organisée à Paris :

Malheureusement, il ne s’agira pas d’aller défiler contre un prétendu ennemi barbu en pleine guerre civilisationnelle.  Non, il s’agira tout connement de manifester contre le véritable ennemi du salarié, la nouvelle loi Macron, qui permettra, par exemple (en ne reprenant qu’un seul des nombreux exemples édifiants listés par Martine Bulard) qu’un employeur voulant réduire le paiement des heures supplémentaires signe une convention avec un salarié « volontaire » pour qu’elle s’applique sans recours possible », un glissement irrémédiable « vers une justice à l’américaine où aucun code spécifique du travail n’existe au niveau national, les relations patrons-salariés relevant de la procédure civile ».

Malheureusement, il ne s’agira pas de défiler pour défendre le droit de libertaires tout justes post-pubères (à plus de cinquante ans!) à dessiner un musulman à genoux les couilles pendantes et une étoile sur l’anus ou sœur Thérésa en train de faire des pipes à la queue leu-leu (si j’ose dire).  Non, il s’agira juste, plus prosaïquement, de défendre les droits des salariés contre la trentaine de dispositions nouvelles sur le travail (art. 71 à 82 bis de la loi Macron) pérennisant le « Travailler plus pour gagner et protéger moins ».  Manifester contre par exemple l’article 102 qui permettra que le jugement d’un tribunal administratif refusant un licenciement injustifié « ne modifie pas la validité du licenciement [et] ne donne pas lieu au versement d’une indemnité à la charge de l’employeur » , c’est à dire qui permettra que le salarié injustement jeté dehors ne puisse pas être ni réintégré ni indemnisé !

Malheureusement, il ne s’agira pas d’aller défendre le droit des journalistes à militer pour lancer une guerre otanesque contre la Russie en Ukraine.  Non, plus benoitement, il s’agira juste de défendre nos bijoux de famille dont la loi Macron intensifie le bradage dans de vastes opérations qu’on n’appelle plus, quand on est moderne, « privatisations » mais « transferts au secteur privé » ou encore « opérations sur le capital des sociétés à participation publique ».  Manifester contre par exemple l’article 51 qui précise les conditions dans lesquelles la SNCF pourra investir, sans jamais faire mention d’aucun critère d’utilité ni de service au public !  L’investissement dépendra du seul ratio « endettement/marge opérationnelle », autrement dit du profit attendu.

Malheureusement, il ne s’agira pas de défendre le droit de Lagardère, Elkabbach, Dassault, Pujadas, Calvi, Bouygues, Joffrin, BHL et consorts à bâillonner la pluralité (et donc la liberté) de la presse, mais, plus communément, de défendre notre démocratie piétinée contre la dérive autoritaire.  Manifester par exemple contre l’article 85 qui autorisera le gouvernement « à prendre par ordonnance (…) les mesures relevant du domaine de la loi et modifiant le code de procédure pénale, le code rural et de la pêche maritime, le code des transports et le code du travail ».

Malheureusement, il ne s’agit que de manifester pour défendre … nos acquis sociaux et démocratiques qu’on assassine (sans barbe, ni kalachnikov, avec juste des diplômes de l’ENA et des mandats politiques).  Gageons que notre bon peuple avide de droite, ne se mobilisera pas en masse pour de telles balivernes.  Surtout un jeudi, un jour de semaine.  Faudrait se mettre en grève.  Oula, c’est pas de droite, ça, la grève.  C’est un truc de rouges !  Vade retro !

La nuit avance.

Dommage, j’avais pourtant préparé une p’tite pancarte, au cas où :