Accord de Paris : en image (ou pas)

Hier, je vous donnais mon sentiment sur le fameux Accord de Paris issu de la COP21.

Pour résumer, le compte n’y est pas.  Il est même très loin d’y être.  Les (futurs?) signataires de l’accord se donnent en effet comme ambition de limiter globalement le réchauffement planétaire à 2°C (oublions la galéjade des 1,5°C) grâce à des réductions drastiques de consommation d’énergie carbonée … que chacun s’engage à faire individuellement (le tout dans le cadre intangible de la compétition économique mondiale – libre et non faussée comme il se doit – imposée par l’OMC) … et ils reconnaissent en parallèle que (page 4) leurs engagements actuels (les INDC) ne sont pas compatibles avec ce scénario.

Je voulais complémenter ce billet avec quelque chose de plus concret, de plus tangible, de plus visuel, pour que chacun puisse mieux se représenter de quoi on parle.  Voici donc 2 petites infographies très simples qui, je l’espère, vous aideront.

Tout d’abord, d’où partons-nous ?

Où l’on voit que, pétrole, gaz et charbon représentent environ 86% de la consommation d’énergie mondiale, et que cette fraction n’a pratiquement pas évolué depuis 1997.

Et où veut-on aller (pour atteindre l’objectif annoncé de rester en dessous des +2°C) ?

Pour répondre à cette question, voici une infographie qu’on ne pourra pas taxer de sectarisme primaire puisqu’elle provient … d’un climatosceptique US, le Dr. Roger Pielke Jr. de University of Colorado (je ne fournis pas de lien vers son comte Facebook volontairement, si vous y tenez, faites une recherche Ixquick😉 ) :

Où il est annoncé que, pour tenir l’objectif de l’Accord de Paris, les sources d’énergie non carbonées devront passer de 14% à … plus de 90% au milieu de la deuxième moitié du 21ème siècle.  (Et tout ça en réduisant aussi le nucléaire qui, même s’il ne produit pas de gaz à effet de serre, reste un immense problème écologique pour les générations à venir).

Voilà, voilà … instructif, nan ?

Accord de Paris : qu’en penser ?

Nuit d’angoisse … suspens insoutenable … rebondissements de dernière heure … on se serait cru à une tournante de l’Eurogroupe s’acharnant sur la Grèce.

Mais, c’est bon.  La COP21 a accouché d’un bel accord en parfaite santé qui pèse 39 pages et mesures 29 articles.  Les parents sont très heureux :

Vive la planète, vive l’humanité et vive la vie.  On dirait du BHL tellement c’est beau.  Ou peut-être du Michel Drucker.

Ainsi, pendant que les français votaient régionalement pour les Pen, la Pen maximum, la tante, et la Pen de substitution, la nièce, je lisais l’historique Accord de Paris (c’est l’épithète homérique incontournable de ce que j’ai pu voir).  Le voici.

Et puisque vous insistez, si, si, je le vois bien, je vais vous donner mon avis.

Pour les organisateurs de la COP, cet accord marque un tournant vers un nouveau monde.  Rien que ça.  Il confirme (Art. 2) l’objectif de maintenir le seuil d’augmentation de la température au dessous de 2°C.  Les scientifiques considèrent que des grands risques existent en effet au-dessus de cette température.  L’accord se fixe même pour la première fois de tendre vers 1,5°C d’augmentation, afin de permettre la sauvegarde des États insulaires, les plus menacés par la montée des eaux.  Certains, parait-il, auraient même tenté de parler de renverser la courbe en voulant inscrire comme objectif un … refroidissement des températures (ces hurluberlus ont été discrètement éconduits de l’assemblée).

Bon, ça, c’est l’objectif.  La méthode ?  C’est la même que celle mise en place par le gouvernement français pour le CICE.  Chaque Partie, ou chaque pays si vous préférez, (Art. 4) « établit, communique et actualise les contributions déterminées au niveau national successives qu’elle prévoit de réaliser (des INDC, pour Intended nationally determined contributions, que ça s’appelle).  Les Parties prennent des mesures internes pour l’atténuation en vue de réaliser les objectifs desdites contributions. »  De la même manière, le MEDEF avait, on s’en souvient, annoncé un objectif de création d’un million d’emplois contre son chèque annuel de 20 milliards d’euros.  On connait le résultat.

Voilà.  Tout est là.  C’est le cœur du machin.  Les INDC !  Des contributions, décrivant des objectifs de réduction des gaz à effet de serre et des plans d’actions associés, déterminées individuellement par chacun des états.  Chaque Partie communiquera sa contribution déterminée au niveau national (INDC) tous les cinq ans à partir de 2020.  Elles seront centralisées et consolidées mondialement par l’ONU sur son site dédié du CCNUCC.  Et (Art. 14), la Conférence des Parties (la COP) fera périodiquement le bilan de la mise en œuvre du présent Accord afin d’évaluer les progrès collectifs accomplis dans la réalisation de l’objet du présent Accord et de ses buts à long terme.  Le premier bilan mondial est prévu en … 2023.

C’est ça l’accord historique.

Quant au financement, comme d’hab (Art. 9) : « les pays développés fourniront les ressources financières pour venir en aide aux pays en développement ».  Probablement sous la forme de prêts bien juteux assortis de Plans d’Ajustement Structurels ou de mémorandums dont seuls le FMI, la Banque Mondiale ou l’Union Européenne ont le secret.  Ce point n’est pas abordé dans l’Accord.

Bon, là où on est rassuré quand même, c’est quand on lit que (Art. 4) « les pays développés continueront de montrer la voie ».  Ouf, me voilà tranquillisé, moi qui craignais que ces grands fous aient l’idée saugrenue de prendre quelque distance par rapport au capitalisme.  Imaginez un peu en effet une écologie à la Gorz.  Brrr.

Le summum est atteint quand on apprend (Art. 7) que, pour que ça fonctionne, « les Parties devraient intensifier leur coopération ».  Intensifier notre coopération mondiale !  Tout ça en respectant la sacro-sainte compétition libre et non faussée, s’entend.  Hum, j’attends de voir.

Pour finir sur une note d’humour, sachez que cet accord sera … ouvert à la signature (ah bon, je croyais benoitement que c’était ce qui venait de se passer à Paris, comme quoi, j’avais pas tout compris) au Siège de l’Organisation des Nations Unies à New York du 22 avril 2016 au 21 avril 2017 (Art. 20) et qu’il entrera « en vigueur le trentième jour qui suit la date du dépôt de leurs instruments de ratification, d’acceptation, d’approbation ou d’adhésion par 55 Parties à la Convention qui représentent au total au moins un pourcentage estimé à 55 % du total des émissions mondiales de gaz à effet de serre » (Art. 21).  Z’avez compris ?  Je traduis au cas où.  L’Accord sera ouvert à la signature des pays pendant 1 an à partir du 22 avril à New York, et pour qu’il entre en vigueur il faudra qu’une double condition soit satisfaite : 55 pays représentant au moins 55% des émissions devront avoir ratifié l’accord.  C’est pas vraiment plié, tout ça, me semble-t-il.

Et, pompon sur le gâteau aux cerises, après l’entrée en vigueur de l’accord, les pays participants pourront s’en retirer, sur simple notification, avec un préavis d’un an (Art. 28).  Imaginons.  Imaginons que les USA signent réellement ce texte en avril (n’oublions pas qu’ils n’ont jamais ratifié le protocole de Kyoto) et que l’autre débile profond de Trump remporte les élections l’année prochaine.  Que pensez-vous qu’il va faire une fois élu, sachant que plus de 50% de la population étasunienne , et 100% de son électorat (dont les ineptes coal runners), ne croit toujours pas au réchauffement climatique d’origine humaine mais croient par contre dur comme fer, que Dieu a créé le monde en 7 jours à partir de poussière céleste et de salive divine, que leur pays est une nation élue de Dieu servant de phare à l’humanité, que l’Irak détenait des armes de destruction massive et était impliqué dans les attentats du 9/11, que la sécurité sociale est une œuvre de Satan, que Obama est un socialiste marxisant et Hollande un bolchévique révolutionnaire, que Burgandy est la capitale de l’Espagne, ou du Danemark, ou de Suisse, enfin bref, d’un quelconque pays d’Asie mineure et que Dark Vador est le père de Poutine (je ne suis pas un adepte de la série mais il me semble que ça ferait du coup de Poutine le frère de Luke-la-force-soit-avec-lui-amen, non ?).   Je dirais qu’on est pas rendu.

Je voudrais terminer par le point n°17 noyé en page 4 du document :

17. [La COP] note avec préoccupation que les niveaux des émissions globales de gaz à effet de serre en 2025 et 2030 estimés sur la base des contributions prévues déterminées au niveau national [INDC] ne sont pas compatibles avec des scénarios au moindre coût prévoyant une hausse de la température de 2 °C, (…) et note également que des efforts de réduction des émissions beaucoup plus importants que ceux associés aux INDC seront nécessaires pour contenir l’élévation de la température de la planète en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels.

En résumé, les INDC actuels déposés pour cette conférence de Paris (ici) ne sont pas compatibles avec le scénario des 2°C et nécessiteront donc des efforts considérables pour leur prochaine présentation.  Va donc falloir attendre la COP22, ou la 23, ou la 48 …  Et pendant ce temps, ça chauffe.

Alors, un succès cette COP21 ?

Ou un leurre.  Encore une fois, j’ai ma petite idée, mais il est vrai que je ne suis qu’un sale con pessimiste et que donc ça compte pas.

Ah oui, dernière petite chose, quelqu’un pourrait-il me traduire le paragraphe d’anthologie ci-dessous sur lequel j’ai passé déjà bien trop de temps.  Article 2, alinéa 2, page 24 :

Le présent Accord sera appliqué conformément à l’équité et au principe des responsabilités communes mais différenciées et des capacités respectives, eu égard aux contextes nationaux différents.

Rapport sur le crash du vol MH17 : comme disait mon ami Jean-Jacques …

« Jamais on ne corrompt le peuple, mais souvent on le trompe, et c’est alors seulement qu’il paraît vouloir ce qui est mal. »
Du contrat social, Chapitre III « si la volonté générale peut errer »,
Jean-Jacques Rousseau, 1762

Je reste encore quelquefois abasourdi (innocent que je suis) par le niveau qu’a atteint de nos jours la propagande médiatique, en toute impudeur, en toute irresponsabilité, en toute impunité.  Encore un exemple tout récent.

Cette semaine, les enquêteurs du Bureau néerlandais pour la sécurité (OVV) ont rendu leur rapport tant attendu sur le crash du vol MH17 au dessus de l’est de l’Urkaine.

Le jour même, la déferlante nous submergeait.

Dans la presse de référence française :

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Cartes postales de Grèce

Me voici de retour de Grèce.  De la Grèce continentale, profonde.  Péloponnèse, Épire, Attique, Pélion.  Une Grèce moins touristique bien sûr qu’Athènes, la Crète, Mikonos ou les autres îles.

Quelles cartes postales rapporter ?  Les familles de réfugiés en quête d’une vie à peu près normale ? Nous ne sommes pas allé sur les îles et nous n’en avons pas vu (pourtant, en Épire, les frontières Albanaise ou Macédonienne, frontières vers le reste de l’Europe, n’étaient qu’à quelques dizaines de kilomètres).  La misère et son lot de malheureux en haillons sans le toit ?  Franchement (et heureusement), nous n’en avons croisé que très peu, mais encore une fois, nous ne sommes pas allés dans des grandes villes comme Athènes ou Thessalonique.  Les pierres qui racontent, inusables, leur mythologie ?  La mer qui arbore, imperturbable, l’intégralité de la palette des bleus (et une constante température à peine inférieure à celle du corps humain) ?  Nul besoin de ce blog, il suffit d’ouvrir un guide touristique.

Non, je voudrais vous proposer trois images un peu différentes. Lire la suite

Pourquoi le socialisme ?

Je sais que la plupart d’entre vous connait déjà ce texte célèbre.

Je le relisais ce weekend et, me rappelant nos discussions aussi nocturnes qu’enflammées du début de l’été, j’ai eu envie de le faire découvrir à un de mes filleuls, celui du Sud.  Passionné de sciences, il veut être astrophysicien.  Mais bien entendu étant donné son jeune âge (et ce n’est donc pas un reproche), sa culture politique reste à se forger en dehors des sentiers battus de la désinformation quotidienne de la pensée unique.

Thomas, puisque c’est à toi que j’adresse plus particulièrement ce billet, si tu ne le sais pas déjà, essaie donc de deviner qui a écrit ce texte magistral à portée philosophique (navigant paradoxalement entre idéalisme et matérialisme).  Et à quelle époque ?  La réponse est à la fin de l’article.  Mais ne triche pas.  Sois patient, lis, relis, décortique, comprends, assimile (puisque c’est l’office quotidien du scientifique que tu veux devenir) … et tu atteindras inévitablement la fin et la lumière😉

Pourquoi le socialisme ?

Considérons d’abord la question au point de vue de la connaissance scientifique. Il pourrait paraître qu’il n’y ait pas de différences méthodologiques essentielles entre l’astronomie, par exemple, et l’économie : les savants dans les deux domaines essaient de découvrir les lois généralement acceptables d’un groupe déterminé de phénomènes, afin de rendre intelligibles, d’une manière aussi claire que possible, les relations réciproques existant entre eux. Mais en réalité de telles différences existent. La découverte de lois générales en économie est rendue difficile par la circonstance que les phénomènes économiques observés sont souvent influencés par beaucoup de facteurs qu’il est très difficile d’évaluer séparément. En outre, l’expérience accumulée depuis le commencement de la période de l’histoire humaine soi-disant civilisée a été — comme on le sait bien — largement influencée et délimitée par des causes qui n’ont nullement un caractère exclusivement économique. Par exemple, la plupart des grands États dans l’histoire doivent leur existence aux conquêtes. Les peuples conquérants se sont établis, légalement et économiquement, comme classe privilégiée du pays conquis. Ils se sont attribués le monopole de la terre et ont créé un corps de prêtres choisis dans leur propre rang. Les prêtres, qui contrôlèrent l’éducation, érigèrent la division de la société en classes en une institution permanente et créèrent un système de valeurs par lequel le peuple fut dès lors, en grande partie inconsciemment, guidé dans son comportement social.

Mais la tradition historique date pour ainsi dire d’hier ; nulle part nous n’avons dépassé ce que Thorstein Veblen appelait « la phase de rapine » du développement humain. Les faits économiques qu’on peut observer appartiennent à cette phase et les lois que nous pouvons en déduire ne sont pas applicables à d’autres phases. Puisque le but réel du socialisme est de dépasser la phase de rapine du développement humain et d’aller en avant, la science économique dans son état actuel peut projeter peu de lumière sur la société socialiste de l’avenir.

En second lieu, le socialisme est orienté vers un but éthico-social. Mais la science ne peut pas créer des buts, encore moins peut-elle les faire pénétrer dans les êtres humains ; la science peut tout au plus fournir les moyens par lesquels certains buts peuvent être atteints. Mais les buts mêmes sont conçus par des personnalités animées d’un idéal moral élevé et — si ces buts ne sont pas mort-nés, mais vivants et vigoureux — sont adoptés et portés en avant par ces innombrables êtres humains qui, à demi inconscients, déterminent la lente évolution de la société.

Pour ces raisons nous devrions prendre garde de ne pas surestimer la science et les méthodes scientifiques quand il s’agit de problèmes humains ; et nous ne devrions pas admettre que les spécialistes soient les seuls qui aient le droit de s’exprimer sur des questions qui touchent à l’organisation de la société.

D’innombrables voix ont affirmé, il n’y a pas longtemps, que la société humaine traverse une crise, que sa stabilité a été gravement troublée. Il est caractéristique d’une telle situation que des individus manifestent de l’indifférence ou, même, prennent une attitude hostile à l’égard du groupe, petit ou grand, auquel ils appartiennent. Pour illustrer mon opinion je veux évoquer ici une expérience personnelle. J’ai récemment discuté avec un homme intelligent et d’un bon naturel sur la menace d’une autre guerre, qui, à mon avis, mettrait sérieusement en danger l’existence de l’humanité, et je faisais remarquer que seule une organisation supranationale offrirait une protection contre ce danger. Là-dessus mon visiteur me dit tranquillement et froidement : « Pourquoi êtes-vous si sérieusement opposé à la disparition de la race humaine ? »

Je suis sûr que, il y a un siècle, personne n’aurait si légèrement fait une affirmation de ce genre. C’est l’affirmation d’un homme qui a vainement fait des efforts pour établir un équilibre dans son intérieur et qui a plus ou moins perdu l’espoir de réussir. C’est l’expression d’une solitude et d’un isolement pénibles dont tant de gens souffrent de nos jours. Quelle en est la cause ? Y a-t-il un moyen d’en sortir ?

Il est facile de soulever des questions pareilles, mais il est difficile d’y répondre avec tant soit peu de certitude. Je vais néanmoins essayer de le faire dans la mesure de mes forces, bien que je me rende parfaitement compte que nos sentiments et nos tendances sont souvent contradictoires et obscurs et qu’ils ne peuvent pas être exprimés dans des formules aisées et simples.

L’homme est en même temps un être solitaire et un être social. Comme être solitaire il s’efforce de protéger sa propre existence et celle des êtres qui lui sont le plus proches, de satisfaire ses désirs personnels et de développer ses facultés innées. Comme être social il cherche à gagner l’approbation et l’affection de ses semblables, de partager leurs plaisirs, de les consoler dans leurs tristesses et d’améliorer leurs conditions de vie. C’est seulement l’existence de ces tendances variées, souvent contradictoires, qui explique le caractère particulier d’un homme, et leur combinaison spécifique détermine dans quelle mesure un individu peut établir son équilibre intérieur et contribuer au bien-être de la société. Il est fort possible que la force relative de ces deux tendances soit, dans son fond, fixée par l’hérédité. Mais la personnalité qui finalement apparaît est largement formée par le milieu où elle se trouve par hasard pendant son développement, par la structure de la société dans laquelle elle grandit, par la tradition de cette société et son appréciation de certains genres de comportement. Le concept abstrait de « société » signifie pour l’individu humain la somme totale de ses relations, directes et indirectes, avec ses contemporains et les générations passées. Il est capable de penser, de sentir, de lutter et de travailler par lui-même, mais il dépend tellement de la société — dans son existence physique, intellectuelle et émotionnelle — qu’il est impossible de penser à lui ou de le comprendre en dehors du cadre de la société. C’est la « société » qui fournit à l’homme la nourriture, les vêtements, l’habitation, les instruments de travail, le langage, les formes de la pensée et la plus grande partie du contenu de la pensée ; sa vie est rendue possible par le labeur et les talents de millions d’individus du passé et du présent, qui se cachent sous ce petit mot de « société ».

Il est, par conséquent, évident que la dépendance de l’individu de la société est un fait naturel qui ne peut pas être supprimé — exactement comme dans le cas des fourmis et des abeilles. Cependant, tandis que tout le processus de la vie des fourmis et des abeilles est fixé, jusque dans ses infimes détails, par des instincts héréditaires rigides, le modèle social et les relations réciproques entre les êtres humains sont très variables et susceptibles de changement. La mémoire, la capacité de faire de nouvelles combinaisons, le don de communication orale ont rendu possibles des développements parmi les êtres humains qui ne sont pas dictés par des nécessités biologiques. De tels développements se manifestent dans les traditions, dans les institutions, dans les organisations, dans la littérature, dans la science, dans les réalisations de l’ingénieur et dans les œuvres d’art. Ceci explique comment il arrive que l’homme peut, dans un certain sens, influencer sa vie par sa propre conduite et comment, dans ce processus, la pensée et le désir conscients peuvent jouer un rôle.

L’homme possède à sa naissance, par hérédité, une constitution biologique que nous devons considérer comme fixe et immuable, y compris les impulsions naturelles qui caractérisent l’espèce humaine. De plus, pendant sa vie il acquiert une constitution culturelle qu’il reçoit de la société par la communication et par beaucoup d’autres moyens d’influence. C’est cette constitution culturelle qui, dans le cours du temps, est sujette au changement et qui détermine, à un très haut degré, les rapports entre l’individu et la société. L’anthropologie moderne nous a appris, par l’investigation des soi-disant cultures primitives, que le comportement social des êtres humains peut présenter de grandes différences, étant donné qu’il dépend des modèles de culture dominants et des types d’organisation qui prédominent dans la société. C’est là-dessus que doivent fonder leurs espérances tous ceux qui s’efforcent d’améliorer le sort de l’homme : les êtres humains ne sont pas, par suite de leur constitution biologique, condamnés à se détruire mutuellement ou à être à la merci d’un sort cruel qu’ils s’infligent eux-mêmes.

Si nous nous demandons comment la structure de la société et l’attitude culturelle de l’homme devraient être changées pour rendre la vie humaine aussi satisfaisante que possible, nous devons constamment tenir compte du fait qu’il y a certaines conditions que nous ne sommes pas capables de modifier. Comme nous l’avons déjà mentionné plus haut, la nature biologique de l’homme n’est point, pour tous les buts pratiques, sujette au changement. De plus, les développements technologiques et démographiques de ces derniers siècles ont créé des conditions qui doivent continuer. Chez des populations relativement denses, qui possèdent les biens indispensables à leur existence, une extrême division du travail et une organisation de production très centralisée sont absolument nécessaires. Le temps, qui, vu de loin, paraît si idyllique, a pour toujours disparu où des individus ou des groupes relativement petits pouvaient se suffire complètement à eux-mêmes. On n’exagère pas beaucoup en disant que l’humanité constitue à présent une communauté planétaire de production et de consommation.

Je suis maintenant arrivé au point où je peux indiquer brièvement ce qui constitue pour moi l’essence de la crise de notre temps. Il s’agit du rapport entre l’individu et la société. L’individu est devenu plus conscient que jamais de sa dépendance de la société. Mais il n’éprouve pas cette dépendance comme un bien positif, comme une attache organique, comme une force protectrice, mais plutôt comme une menace pour ses droits naturels, ou même pour son existence économique. En outre, sa position sociale est telle que les tendances égoïstes de son être sont constamment mises en avant, tandis que ses tendances sociales qui, par nature, sont plus faibles, se dégradent progressivement. Tous les êtres humains, quelle que soit leur position sociale, souffrent de ce processus de dégradation. Prisonniers sans le savoir de leur propre égoïsme, ils se sentent en état d’insécurité, isolés et privés de la naïve, simple et pure joie de vivre. L’homme ne peut trouver de sens à la vie, qui est brève et périlleuse, qu’en se dévouant à la société.

L’anarchie économique de la société capitaliste, telle qu’elle existe aujourd’hui, est, à mon avis, la source réelle du mal. Nous voyons devant nous une immense société de producteurs dont les membres cherchent sans cesse à se priver mutuellement du fruit de leur travail collectif — non pas par la force, mais, en somme, conformément aux règles légalement établies. Sous ce rapport, il est important de se rendre compte que les moyens de la production — c’est-à-dire toute la capacité productive nécessaire pour produire les biens de consommation ainsi que, par surcroît, les biens en capital — pourraient légalement être, et sont même pour la plus grande part, la propriété privée de certains individus.

Pour des raisons de simplicité je veux, dans la discussion qui va suivre, appeler « ouvriers » tous ceux qui n’ont point part à la possession des moyens de production, bien que cela ne corresponde pas tout à fait à l’emploi ordinaire du terme. Le possesseur des moyens de production est en état d’acheter la capacité de travail de l’ouvrier. En se servant des moyens de production, l’ouvrier produit de nouveaux biens qui deviennent la propriété du capitaliste. Le point essentiel dans ce processus est le rapport entre ce que l’ouvrier produit et ce qu’il reçoit comme salaire, les deux choses étant évaluées en termes de valeur réelle. Dans la mesure où le contrat de travail est « libre », ce que l’ouvrier reçoit est déterminé, non pas par la valeur réelle des biens qu’il produit, mais par le minimum de ses besoins et par le rapport entre le nombre d’ouvriers dont le capitaliste a besoin et le nombre d’ouvriers qui sont à la recherche d’un emploi. Il faut comprendre que même en théorie le salaire de l’ouvrier n’est pas déterminé par la valeur de son produit.

Le capital privé tend à se concentrer en peu de mains, en partie à cause de la compétition entre les capitalistes, en partie parce que le développement technologique et la division croissante du travail encouragent la formation de plus grandes unités de production aux dépens des plus petites. Le résultat de ces développements est une oligarchie de capitalistes dont la formidable puissance ne peut effectivement être refrénée, pas même par une société qui a une organisation politique démocratique. Ceci est vrai, puisque les membres du corps législatif sont choisis par des partis politiques largement financés ou autrement influencés par les capitalistes privés qui, pour tous les buts pratiques, séparent le corps électoral de la législature. La conséquence en est que, dans le fait, les représentants du peuple ne protègent pas suffisamment les intérêts des moins privilégiés. De plus, dans les conditions actuelles, les capitalistes contrôlent inévitablement, d’une manière directe ou indirecte, les principales sources d’information (presse, radio, éducation). Il est ainsi extrêmement difficile pour le citoyen, et dans la plupart des cas tout à fait impossible, d’arriver à des conclusions objectives et de faire un usage intelligent de ses droits politiques.

La situation dominante dans une économie basée sur la propriété privée du capital est ainsi caractérisée par deux principes importants : premièrement, les moyens de production (le capital) sont en possession privée et les possesseurs en disposent comme ils le jugent convenable ; secondement, le contrat de travail est libre. Bien entendu, une société capitaliste pure dans ce sens n’existe pas. Il convient de noter en particulier que les ouvriers, après de longues et âpres luttes politiques, ont réussi à obtenir pour certaines catégories d’entre eux une meilleure forme de « contrat de travail libre ». Mais, prise dans son ensemble, l’économie d’aujourd’hui ne diffère pas beaucoup du capitalisme « pur ».

La production est faite en vue du profit et non pour l’utilité. Il n’y a pas moyen de prévoir que tous ceux qui sont capables et désireux de travailler pourront toujours trouver un emploi ; une « armée » de chômeurs existe déjà. L’ouvrier est constamment dans la crainte de perdre son emploi. Et puisque les chômeurs et les ouvriers mal payés sont de faibles consommateurs, la production des biens de consommation est restreinte et a pour conséquence de grands inconvénients. Le progrès technologique a souvent pour résultat un accroissement du nombre des chômeurs plutôt qu’un allégement du travail pénible pour tous. L’aiguillon du profit en conjonction avec la compétition entre les capitalistes est responsable de l’instabilité dans l’accumulation et l’utilisation du capital, qui amène des dépressions économiques de plus en plus graves. La compétition illimitée conduit à un gaspillage considérable de travail et à la mutilation de la conscience sociale des individus dont j’ai fait mention plus haut.

Je considère cette mutilation des individus comme le pire mal du capitalisme. Tout notre système d’éducation souffre de ce mal. Une attitude de compétition exagérée est inculquée à l’étudiant, qui est dressé à idolâtrer le succès de l’acquisition comme une préparation à sa carrière future.

Je suis convaincu qu’il n’y a qu’un seul moyen d’éliminer ces maux graves, à savoir, l’établissement d’une économie socialiste, accompagnée d’un système d’éducation orienté vers des buts sociaux. Dans une telle économie, les moyens de production appartiendraient à la société elle-même et seraient utilisés d’un façon planifiée. Une économie planifiée, qui adapte la production aux besoins de la société, distribuerait le travail à faire entre tous ceux qui sont capables de travailler et garantirait les moyens d’existence à chaque homme, à chaque femme, à chaque enfant. L’éducation de l’individu devrait favoriser le développement de ses facultés innées et lui inculquer le sens de la responsabilité envers ses semblables, au lieu de la glorification du pouvoir et du succès, comme cela se fait dans la société actuelle.

Il est cependant nécessaire de rappeler qu’une économie planifiée n’est pas encore le socialisme. Une telle économie pourrait être accompagnée d’un complet asservissement de l’individu. La réalisation du socialisme exige la solution de quelques problèmes socio-politiques extrêmement difficiles : comment serait-il possible, en face d’une centralisation extrême du pouvoir politique et économique, d’empêcher la bureaucratie de devenir toute-puissante et présomptueuse ? Comment pourrait-on protéger les droits de l’individu et assurer un contrepoids démocratique au pouvoir de la bureaucratie ?

Faire la clarté sur les buts et les problèmes du socialisme est de la plus grande importance à notre époque de transition. Mais dans les circonstances présentes, une discussion libre et sans entraves de ces problèmes est frappée d’un grand tabou. Pour cette raison, je considère que la fondation de cette revue est un grand service rendu au public.

Albert Einstein pour la Monthly Review (USA) en 1949

Russophobie manipulatrice ou la crise Ukrainienne vue par M. Chevènement

Même si je n’en partage pas complètement toutes les analyses, je me permets de reprendre de larges extraits de ce texte de Jean-Pierre Chevènement paru dans le Monde Diplo de Juin 2015 (et réservé en principe aux abonnés, dont je suis) afin que chacun, et en particulier mes amis proches qui, pour la plupart, sont persuadés que je dors avec un portrait de Poutine au dessus de mon lit, afin que chacun, disais-je donc, puisse voir ce qu’est une réflexion lucide, pondérée, indépendante, cultivée, intelligente et, pour tout dire, à mille lieues du manichéisme ambiant qui règne dès qu’on évoque, par ces temps troublés, le mot de Russie ou pire, le nom de Poutine (vade retro !).

Vue la publicité que je leur fais en permanence sur ce blog, j’espère que le Diplo ne m’en voudra pas trop et qu’ils ne me poursuivront pas pour avoir mis en libre accès des pans importants d’un contenu normalement payant.  D’ailleurs, j’en profite pour en remettre une p’tite couche (on sait jamais😉 ) : hé, mes amis, si vous en avez les moyens, abonnez-vous au Diplo, et voyez le monde autrement qu’au travers les verres déformants du LibéFigarObsMonde.

Crise ukrainienne, une épreuve de vérité

par Jean-Pierre Chevènement, juin 2015

(…) l’Ukraine n’avait été indépendante que trois ans dans son histoire, de 1917 à 1920, à la faveur de l’effondrement des armées tsaristes.

L’Ukraine telle qu’elle est née en décembre 1991 est un État composite. Les régions occidentales ont fait partie de la Pologne entre les deux guerres mondiales. Les régions orientales sont peuplées de russophones orthodoxes. Les côtes de la mer Noire étaient jadis ottomanes. La Crimée n’a jamais été ukrainienne avant une décision de rattachement imposée sans consultation par Nikita Khrouchtchev en 1954. La tradition de l’État est récente : moins d’un quart de siècle. Les privatisations des années 1990 ont fait surgir une classe d’oligarques qui dominent l’État plus que l’État ne les domine. La situation économique est très dégradée ; l’endettement, considérable. L’avenir de l’Ukraine — adhésion à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ou neutralité — est ainsi inséparable de la reconfiguration des rapports de forces à l’échelle européenne et mondiale. En 1997, M. Zbigniew Brzezinski écrivait déjà que le seul moyen d’empêcher la Russie de redevenir une grande puissance était de soustraire l’Ukraine à son influence (1).

Un dérapage accidentel

Le rappel des faits est essentiel pour qui veut comprendre. La crise ukrainienne actuelle était prévisible depuis la « révolution orange » (2004) et la première tentative de faire adhérer le pays à l’OTAN (2008). Cette crise était évitable pour peu que l’Union européenne, au moment du lancement du partenariat oriental (2009), eût cadré la négociation d’un accord d’association avec l’Ukraine, de façon à le rendre compatible avec l’objectif du partenariat stratégique Union européenne-Russie de 2003 : créer un espace de libre circulation « de Lisbonne à Vladivostok ».

Il eût fallu, bien entendu, tenir compte de l’intrication des économies ukrainienne et russe. L’Union eût ainsi évité de se laisser instrumentaliser par les tenants d’une extension de l’OTAN toujours plus à l’est. Lire la suite

Bon anniversaire Pepe !

José Mujica, affectueusement surnommé « Pepe Mujica » par toute l’Amérique latine, ancien guérillero révolutionnaire Tupamaros combattant la dictature militaire, ancien prisonnier politique détenu dans des conditions sordides (deux ans au fond d’un puits), et ancien président normal (vraiment normal) de l’Uruguay, fêtait hier ses 80 ans.

«Pepe», même lorsqu’il était président en fonction, n’a jamais cessé d’habiter la petite ferme de son épouse, « au bout d’un chemin de terre » en dehors de Montevideo.  Il donnait environ 90 % de son salaire présidentiel à des organisations caritatives ou pour aider des « petits entrepreneurs », conservant pour lui-même l’équivalent du salaire moyen en Uruguay (environ 900 € par mois).  Et lors de la vague de froid qu’a subie le pays en juin 2012, il a immédiatement inscrit la résidence présidentielle sur la liste des refuges pour les sans-abris.

«Pepe» en 5 années de présidence a tout de même légalisé l’IVG (dans un pays hyper catho comme l’Uruguay!), dépénalisé le cannabis et reconnu officiellement le mariage homosexuel.  C’est lui, là, s’en allant présider son conseil des ministres😉 avec son toutou :

« Les politiciens devrait vivre comme la majorité des gens vivent, et pas comme la minorité. »

«Pepe», avec la gauche au pouvoir depuis une décennie en Uruguay, a augmenté le salaire minimum de 250 %.   « J’aurais voulu faire plus de choses » a-t-il regretté en quittant la présidence :

« Un président … n’est pas un roi, pas un dieu.  Ce n’est pas un sorcier miracle de tribu qui sait tout sur tout.  C’est juste un serviteur public. »

«Pepe», l’affable et très populaire président de gauche, a passé le relais en début d’année 2015 à Tabaré Vasquez, de la même coalition de gauche que lui.

«Pepe», un autre président normal, comme :

Ou comme :

¡ Feliz cumpleaños Pepe !