Dix jours qui ébranlèrent le monde, il y a cent ans

Il faisait déjà nuit et, sur la neige gelée, jouait la blanche clarté de la lune et des étoiles.  Sur le bord du canal, le régiment Paul était aligné en tenue de campagne, avec sa musique qui attaqua la Marseillaise.  Aux acclamations vibrantes des soldats, les paysans se formèrent en cortège et déroulèrent la grande bannière rouge du comité exécutif du Soviet paysan panrusse, qui portait, fraîchement brodée en lettres d’or, l’inscription : « Vive l’union des masses travailleuses révolutionnaires. »  D’autres bannières suivirent : celle des Soviets de quartiers, celle des usines Poutilov, avec l’inscription : « Nous nous inclinons devant ce drapeau, afin de créer la fraternité de tous les peuples ! »

Des torches s’allumèrent, perçant la nuit de lueurs orange, mille fois réfléchies aux cristaux de glace et déroulant leurs trainées fumeuses sur le cortège, qui avançait en chantant le long de la Fontanka, entre des foules étonnées et muettes.

« Vive l’Armée révolutionnaire !  Vive la Garde rouge !  Vive les paysans ! »

L’immense procession parcourut la ville, grossissant en cours de route et déployant toujours de nouvelles bannières rouge à lettres d’or.  Deux vieux paysans, courbés par la tâche, marchaient bras dessus bras dessous, le visage illuminé d’une félicité enfantine.

– Eh bien, dit l’un, je voudrais les voir nous reprendre la terre à présent !

Près de Smolny, la Garde rouge était rangée des deux côtés de la rue, ne se sentant plus de joie.   L’autre vieux paysan dit à son camarade :

– Je ne suis pas fatigué, il me semble que j’ai fait tout le chemin dans les airs.

Sur l’escalier de Smolny, une centaine de députés ouvriers et soldats avec leurs drapeaux se détachaient en une masse sombre sur la lumière qui jaillissait de l’intérieur entre les arcades.  Comme une vague, ils se précipitèrent vers les paysans, les serrant sur leurs poitrines et les embrassant, puis le cortège, ayant franchi la grande entrée, gravit les marches dans un fracas de tonnerre …

Dans la grande salle blanche, le Tsik attendait, avec le Soviet de Petrograd au complet et un millier de spectateurs, dans la solennité qui accompagne les grands moments de l’histoire.

(…)

Puis s’ouvrit la séance triomphale.  Après quelques mots de bienvenue prononcés par Sverdlov, Maria Spiridonova, maigre, pâle, avec ses lunettes et ses cheveux plaqués, l’air d’une institutrice de la Nouvelle-Angleterre, la femme la plus aimée et la plus puissante de Russie, monta à la tribune :

– Devant les ouvriers de Russie s’ouvrent maintenant des horizons que l’histoire n’a jamais connue … Tous les mouvements ouvriers du passé se sont terminés par la défaite.  Le mouvement actuel est international et c’est pourquoi il est invincible.  Il n’est pas de force au monde qui puisse éteindre la flamme de la révolution.  Le vieux monde s’écroule, le nouveau commence …

Après elle, ce fut Trotsky, plein de feu :

– Je vous souhaite la bienvenue, camarades paysans !  Vous êtes ici, non les invités, mais les maîtres de cette maison, dans laquelle bat le cœur de la révolution.  La volonté de millions d’ouvriers est concentrée dans cette salle.  Désormais, la terre de Russie ne connaît plus qu’un maître, la grande union des ouvriers, des soldats et des paysans …

Puis sur un ton mordant et sarcastique il parla des diplomates alliés, jusqu’ici dédaigneux de la proposition d’armistice russe, qu’avait acceptée les puissances centrales.

– Aujourd’hui naît une humanité nouvelle.  Dans cette salle, nous jurons aux travailleurs de tous les pays de rester sans faiblir à notre poste révolutionnaire.  Si nous succombons, ce sera en défendant notre drapeau …

(…)

A une heure avancée de la nuit, la résolution suivante fut votée à l’unanimité :

Le Comité central exécutif panrusse des Soviets des ouvriers et des soldats, le Soviet de Petrograd et le congrès extraordinaire panrusse des paysans ratifient les Décrets sur la terre et sur la paix, adoptés par le deuxième Congrès des Soviets des D.O.S. , ainsi que le Décret sur le contrôle ouvrier, adopté par le Comité central exécutif panrusse.

Les assemblées réunies du Tsik et du Congrès paysan panrusse expriment leur ferme conviction que l’union des ouvriers, des soldats et des paysans, cette union fraternelle de tous les travailleurs et de tous les exploités, consolidera le pouvoir qu’elle a conquis et prendra toutes les mesures révolutionnaires propres à hâter le passage du pouvoir aux mains des travailleurs dans les autres pays, assurant ainsi une victoire durable à la cause de la paix juste et du socialisme.


C’étaient les dernières lignes de « Dix jours qui ébranlèrent le monde », écrites sur place par John Reed en novembre 1917 (et publiées deux ans plus tard).  Un livre captivant qui mérite d’être lu et relu et dont Lénine disait en 1919 : « Je voudrais que ce livre soit  répandu à des millions d’exemplaires et traduit dans toutes les langues ».

Quant à John Reed, pour ceux qui ne le connaissent pas, vous pouvez redécouvrir (un peu) son parcours (un tantinnet hollywoodisé) ce lundi soir sur Arte avec le film de 1981 de Warren Beatty  «  Reds », avec Warren Beatty lui-même et Diane Keaton.

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