Les parasites

Si je vous demandais, comme ça, à brûle-pourpoint, quelle est la monomanie des hebdos d’actus préférés des incultes de droite en quête d’un quelconque sens à leur triste vie égo-centrée, je parle des revues à faible valeur ajoutée telles que l’Express, le Point ou Valeurs Actuelles, vous me répondriez illico, je suis sûr, l’Islam et ses cohortes de barbares voulant détruire nos bonnes actuelles vieilles valeurs françaises …  Et vous auriez raisonJ’en parlais d’ailleurs encore il y a quelques jours.

Oui, mais non, c’est pas de ça dont je souhaite vous entretenir aujourd’hui.  Alors si je vous demandais quelle est leur deuxième marotte obsessionnelle, celle qui fait l’objet de leur Une et d’un dossier spécial dès que plus aucun massacre perpétrés par de quelconques fous de Dieu hallucinés ne fait plus l’actualité immédiate ?  Je vous en ai souvent parlé aussi.  Tiens, comme ici, par exemple.  Bien sûr, vous aurez deviné, il s’agit de ces pourris de fraudeurs-chômeurs (qui, dans leur bouche, est un pléonasme), ces crevures d’assistés de l’État providence, ces sales tricheurs de la carte Vitale, ces putrides tire-au-flanc de l’éducation nationale qui somnolent sous leur parasol, ces fonctionnaires paresseux (encore un pléonasme) qui n’en foutent pas une, se la coulent douce et se gavent sur le dos de « ceux qui en ont marre (et qui ont raison) ! ».

Il s’agit d’une véritable phobie compulsive.  Le Point et Valeurs Actuelles sont les preux chevaliers journalistiques qui osent pointer du doigt sans complaisance (car, croyez moi, il faut beaucoup de courage pour dénoncer les faibles et les sans voix) les parasites qui sucent le sang de notre si beau pays.  C’est très simple, une semaine sur deux, les parasites sont les musulmans, et la semaine qui suit, ce sont les chômeurs et les malades qui portent le chapeau.  Sans ces vermines, la France serait un véritable petit paradis sur terre dont pourraient enfin pleinement profiter nos chers éditocrates méritant, tels le FOG et le Barbier.  Ah oui, et sans les syndicalistes aussi, naturellement, cela va sans dire.  Allez, séquence émotion, souvenons-nous et versons une larme :

  etc etc etc

Et ce matin, j’écoutais Hervé Falciani chez Bourdin.  Falciani, c’est une sorte de whistleblower à la française, à l’origine, en tant qu’ancien employé de la banque, de la divulgation du SwissLeaks, le vaste système de fraude fiscale promu par l’établissement bancaire HSBC, deuxième groupe bancaire mondial, affaire dans laquelle tout un tas de chiffres astronomiques sont cités : 180,6 milliards d’euros qui auraient transité, à Genève, par les comptes HSBC, plus de 100 000 clients et de 20 000 sociétés offshore impliqués, et ça, uniquement pour la période comprise entre le 9 novembre 2006 et le 31 mars 2007, puisque c’est la période correspondant aux archives numérisées dérobées chez HSBC PB par Hervé Falciani.  180 milliards en à peine 5 mois !

(Entre parenthèses, Falciani a reconnu ce matin, sur insistance de Bourdin, qu’en fait, s’il a eu accès à ces listings décryptés de clients fraudeurs du fisc international, c’est grâce à « la bienveillance » 😀 de la CIA qui les lui a déposés sur un cloud (un serveur, quoi). Quand on connait l’attachement viscéral de cette officine de barbouzes pour le sens civique et le bien commun, on est en droit de se demander ce que cette faveur peut bien cacher.  Probablement encore une affaire dans l’affaire qui ne trouvera jamais de suite.  Gardons tout de même à l’esprit que l’intérêt du régime étasunien, et donc de son armée secrète, la CIA, est de foutre le bordel de partout où son influence diminue, où sa suprématie est remise en question, comme en Europe avec l’Ukraine ou dans les pays arabes avec DAESH.)

Bref, en écoutant Falciani, d’autres infos que j’ai entendues également cette semaine me sont revenues en mémoire.  Des infos qui ont eu des fortunes de diffusion très diverses sur nos grands médias.  Certes, soyons honnêtes, la plupart en a parlé, mais le plus souvent, d’une manière rapide, anecdotique, aux détours de brèves secondaires sans aucun intérêt, bref, au moment précis où le téléspectateur moyen, las de voir la trombine de Delahousse, zappe énergiquement sur D8 pour retrouver goulument leur ami du soir, Cyril Hanouna.  Aucune mise en perspective globale pour ne surtout pas montrer comment le système fonctionne.

Et j’ai donc souhaité, grâce à ces quelques nouvelles, tenter d’esquisser, une nouvelle fois, le portrait disgracieux de la société que nous supportons au quotidien, portrait en négatif du portrait des peintres du Point, de l’Express ou de Valeurs Actuelles qui, eux, semblent peindre un bandeau sur les yeux et la main sur leur portefeuille suisse.

Tout d’abord, comme je viens de le dire, il y a cette histoire de SwissLeaks.  Quelque 3 000 comptes HSBC de ressortissants français suspectés d’avoir ainsi dissimulé leur argent au fisc, et ce, avec la complicité de la banque.  Et là, il ne s’agit que des comptes de particuliers.  Les entreprises françaises qui ont fraudé en utilisant cette filière HSBC seront plus difficiles à tracer, semblerait-il, à cause de l’utilisation de trusts et de compagnies écrans.  Il ne s’agit donc que d’une toute petite partie de la pointe de l’immense iceberg glacé de la fraude fiscale.  Mais quand même.  Plus de 5,7 milliards d’euros auraient été dissimulés par HSBC dans des paradis fiscaux pour le compte de ces clients français en seulement 5 mois.  Ceux-là sont maintenant identifiés.  Il s’agit purement et simplement de voleurs.  Et pas des voleurs à la petite semaine qui volent la Fiat Punto de Dodo le prolo (je pense que Dodo la saumure, lui, il a plutôt une Mercedes ou une BMW) ou le sac à main de Mame Lucette.  Non, on parle là de voleurs de haut vol (si j’puis dire), en col blanc et costume gris (ou bleu marine, souvent avec des rayures), qui volent le bien commun, qui volent chacun d’entre nous donc, des voleurs de la pire espèce.  Malheureusement, ces délinquants, démasqués (avec l’aide de la CIA) grâce aux « listings Falciani », vont probablement directement régulariser leur situation fiscale en négociant avec le Ministère de l’économie et des Finances et ne seront jamais poursuivis pénalement, sans que le parquet n’y puisse rien dire.  Une exception française.  L’exception de Bercy.  Imaginez.  Vous volez une bagnole, disons, une Audi (pour faire plaisir à la Merkel), vous vous faites choper, et là, vous négociez de la rendre et on oublie tout.  Allez expliquer ça aux cowboys de la tour K de la Castellane !

Ensuite, il y a eu aussi cette info qui concerne les dividendes records des entreprises du CAC 40 versés pour l’année 2014 :  56 milliards d’euros principalement en dividendes versés aux actionnaires (46 milliards) et en rachats d’actions !  Un montant proche des sommets de 2007.  Replaçons cela dans le contexte, voulez-vous.  En 2014, les entreprises du CAC 40 ont donc été largement bénéficiaires, n’ont pratiquement pas réinvesti, n’ont pas embauché, n’ont pas augmenté le salaire de leurs employés mais, en revanche, elles ont versé des dividendes faramineux à leurs branleurs d’actionnaires.  Tiens, pour continuer dans le cynisme, je viens d’apprendre ce matin, qu’EDF, qui a été privatisé parce que « l’État français n’a pas vocation à bla bla bla (vous connaissez la chanson) », EDF dont le bénéfice net est en hausse de 5,2% en 2014 à 3,7 milliards d’euros, EDF qui a versé 2,3 milliards de dividendes à ses actionnaires (voir tableau ci-dessous), et bien cet EDF-là a l’intention d’augmenter ses tarifs aux particuliers pour pouvoir … investir.  Nan, nan, j’déconne pas.

Ah, le dividende !  Quelle belle invention.  Une rémunération du risque que prennent les investisseurs (pour qu’un putain d’actionnaire nage avec les dauphins) nous rabâchent les décérébrés de droite.  Mais quel sens cela peut-il bien avoir dans une économie où même pas 5% des transactions mondiales servent encore à financer véritablement l’économie réelle ?  Le dividende ?  Encore une arme de la lutte des classes que ceux qui travaillent ont bel et bien perdu (irrémédiablement?) au détriment de ceux qui ne branlent rien (ou pas grand chose d’utile pour l’humanité en tous cas).  Et un bien bel exemple de notre méritocratie républicaine où « ceux qui se lèvent tôt » 😀 (selon l’expression de Sarkozy) sont récompensés à la hauteur de leurs efforts 😀 .

Enfin, une info concernant le Pacte de responsabilité, vous savez l’une des merveilles de droite mises en place par notre gouvernement prétendument de gauche.  Et bien, figurez-vous que les banques françaises vont bénéficier, dans le cadre de ce fameux Pacte de responsabilité, de 2,3 milliards d’euros de réductions de cotisations, le tout, sans augmenter leurs effectifs, dont c’était pourtant l’unique objectif avoué.  Le deal de dupes prévoyait, on le rappelle, un maximum d’embauches en échange de 41 milliards d’euros de baisses de charges.  Depuis sa mise en place, sur les 50 grands secteurs d’activité, seuls onze ont signé des accords, et les embauches n’arrivent toujours pas.  Pour les banques, voici donc le cadeau de 2,3 milliards (sous la forme d’une baisse de cotisations sociales patronales).  Magnanimes, les banques promettent en contrepartie le recrutement jusqu’en 2017 des 40 000 … départs à la retraite prévus sur la même période (en fait, les promesses de recrutement ne compensent même pas le nombre des départs en retraite prévu).  Du grand art banquier, de la bien belle prestidigitation.  Et attention !  Il ne s’agit là que des effets du Pacte de responsabilité, pacte voté par les deux droites (celle de l’UMP et celle du PS).  Cela ne prend pas en compte le Crédit d’Impôts Compétitivité Emploi (CICE), basé sur la masse salariale des salaires inférieurs à 2,5 Smic (je suppose qu’il y en a aussi pas mal dans les banques).  Probablement encore un p’tit chèque de quelques milliards à prévoir pour nos pauvres banquiers dans le besoin (je n’ai pas encore trouvé les chiffres du CICE 2014 sur le site du gouvernement, uniquement le bilan provisoire 2013).

Voici donc les vrais parasites.  Les voici qui apparaissent, encore une fois, comme je l’ai souvent écrit, dans leur pleine gloire dès qu’on prend la peine de recoller ensemble les milliards qu’ils détournent, légalement ou illégalement, du financement de notre solidarité.  Comparez par exemple ces chiffres avec les quelques 46 milliards prévus au titre de la charge de la dette dans le budget 2015 (page 175).

La Cour des Comptes, le tout nouveau parti politique de droite qui vient de se créer, peut bien continuer de hurler avec les loups du Point et de Valeurs Actuelles sur les fonctionnaires qui seraient trop payés et trop souvent malades, la vérité ne pourra être cachée indéfiniment (‘fin, j’espère).  Ce sont les très riches, les évadés fiscaux, les dirigeants de banques, les grands patrons, les gros actionnaires du CAC40 qui pompent la force vitale des veines de notre pays.  Et à grands baquets de milliards !

Ce sont eux les vampires.  Mais ça, vous le saviez déjà.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s