Les démocrates et le cas Ianoukovitch


Adoncques, Viktor Ianoukovitch était un dictateur, et l’Ukraine par conséquent, si je suis bien (du verbe « suivre » voyons, faut suivre les gars), une … dictature.  Voilà une chose avérée. Les Guignols, faisant honneur à leur patronyme, nous ont fait passer le message :

C’est également une évidence pour Catherine Ashton, la transparente chef (ou peut-être cheftaine devrait-on dire, hum, j’suis pas sûr) de la diplomatie de l’Union Européenne (si, si, y’en a une).  Pour Libé, n’osant pas assumer ses positions (mais pouvions vraiment nous attendre à autre chose de la part d’un journal de droite qui se dit de gauche), il ne l’est … qu’à moitié. « Ianoukovitch, un «semi-dictateur» jusqu’au-boutiste » titrait-il fin janvier.  Un dictateur à 50%, si vous préférez.  Pas à 20%, ni à 30%, mais … à 50%, quoi que cela puisse bien vouloir dire.

Selon Wikipedia :

« La dictature désigne un régime politique dans lequel une personne ou un groupe de personnes exercent tous les pouvoirs de façon absolue, sans qu’aucune loi ou institution ne les limite. »

Pour l’Encyclopædia Universalis :

« La dictature est un régime politique autoritaire, établi et maintenu par la violence, à caractère exceptionnel et illégitime. »

Entendons-nous bien, les amis.  Loin de moi l’idée, et encore moins l’envie, de vouloir défendre cet abject oligarque dévoyé dont la cupidité ne semblait avoir d’égal que sa perfidie (et aussi sa cruauté, ah, pi y’a aussi sa malhonnêteté, ah oui, et j’oubliais sa couardise, et … bon j’arrête), mais les mots ont un sens, et nous devons nous efforcer de leur conserver leur sens. Sinon … ben sinon c’est la perversion de la cité qui s’installe et nous autres, pauvres citoyens, sommes complètement perdus au beau milieu d’un immense désert démocratique où tout est n’importe quoi, et vice versa.

Or, et même si peu de média le précisent, force est de rappeler que Viktor Ianoukovitch a été élu légalement président de l’Ukraine en 2010, dans le respect de la constitution du pays. Les observateurs occidentaux n’ont d’ailleurs pas nié la légalité de ce scrutin. L’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) a même jugé le scrutin « transparent et honnête ». Le parti de Viktor Ianoukovitch, le Parti des régions, a en outre gagné, légalement encore une fois, les élections législatives qui ont suivi.

Ce Ianoukovitch-là ne peut donc pas être sérieusement qualifié de dictateur à cause d’une quelconque illégitimité. Oh, je vous vois venir.  Mais, me direz-vous fièrement (l’œil narquois et le menton haut) en sautant goulument au point Godwin tant attendu de ce billet, Hitler non plus n’était pas illégitime, et pour autant, personne ne nie le caractère tout à fait dictatorial de son régime.

Serait-ce alors parce que Ianoukovitch exerçait  « de façon autoritaire, tous les pouvoirs de façon absolue, sans qu’aucune loi ou institution ne les limite », comme Hitler donc 😉 (2 points Godwin, trop fort).  Que nenni puisque fonctionnaient en parallèle de l’exécutif Ianoukovitchien, un pouvoir législatif et un pouvoir judiciaire. Une justice aux ordres diront probablement certains esprits chafouins prenant pour exemple le cas de la tout aussi corrompue et pourrie Ioulia Tymochenko, condamnée en 2011 par la justice Ukrainienne à 7 ans d’emprisonnement pour abus de pouvoir dans le cadre de contrats gaziers entre l’Ukraine et la Russie. Mais, répondrai-je alors sarcastique, pas plus que, par exemple, le régime étasunien qui emprisonne à Guantanamo sans même qu’il n’y ait de jugement.  Parle-t-on pour autant de dictature étasunienne ?  Hum, d’ailleurs, on devrait, mais ce n’est pas le sujet ici (ce sujet est abordé par exemple ici si cela vous intéresse).

Reste alors la violence extrême que le président Ianoukovitch a utilisée contre le peuple de son propre pays. Insoutenable. Certes. Mais songeons par exemple à Thiers (Adolphe de son prénom, encore un 😉 , m’accorderez-vous un 3ème point Godwin ou serait-ce abusé ? ) qui ordonna l’écrasement de la Commune de Paris en 1871 et organisa la répression féroce qui s’ensuivit (nombreuses exécutions sommaires, procès expéditifs condamnant des communards à la mort, au bagne ou à la déportation).  Parle-t-on aujourd’hui du dictateur Thiers ?  Son titre officiel dans l’Histoire de France ? Premier président de la Troisième République, point barre.  Et combien de rues, d’avenues, de places ou de lycées portent encore ce nom en France !

Alors, Ianoukovitch, dictateur ?

Pour pouvoir l’affirmer, peut-être eut-il fallu attendre l’année prochaine, date à laquelle était prévue la prochaine élection présidentielle.  Peut-être eut-il fallu lui laisser « une chance » de passer outre la constitution et de tenter de s’accrocher illégalement au pouvoir par la force. Là, on aurait été sûr. Mais ça, nous ne la saurons jamais. Il ne restait pourtant que quelques mois à attendre.

Certes, la corruption de ce gouvernement était réelle et l’exaspération populaire fondée. Et, élément déclencheur, le président Viktor Ianoukovitch a suspendu des négociations sur un accord de libre-échange avec l’Europe pour se rapprocher de la Russie. Fichtre ! Des actes bien plus honteux n’ont-ils pas été commis tout récemment par des pays considérés (à tort ?) comme tout à fait démocratiques sans que cela ne crée autant d’émoi dans la classe politico-médiatico-bien-pensante-BHLienne. Tiens, je connais par exemple un président de la république française, aidé en cela il y est vrai par des parlementaires complices, qui a imposé à la France un traité européen qui avait pourtant été clairement rejeté par le peuple.

En fait, en y regardant de plus près, la meilleure définition du mot dictateur qui semble pouvoir s’appliquer au scélérat Ianoukovitch est celle que l’on peut trouver dans l’hilarant dico de Novlangue dont je vous parlais ici :

Dictateur : Chef d’état d’un pays non-membre de l’OTAN et dérangeant cette dernière.

La propagande a fonctionné.  L’OTAN a réussi son coup d’État. Le dictateur est tombé.

Le roi est mort, vive le roi ?

Car comment l’histoire va-t-elle tourner ? Aujourd’hui, comme on pouvait s’y attendre, ce sont les pro-russes, l’autre bord, les méchants si vous préférez (un monde bien manichéen, comme dans « Le Monde », est tellement plus simple à décrire et à comprendre, ne trouvez-vous pas ?), qui prennent les armes et envahissent les bâtiments publics en Crimée et dans l’Est de l’Ukraine. Et que peuvent bien dire maintenant les prétendus défenseurs de la démocratie, États-Unis et Europe en tête ? L’usage de la rébellion armée comme réponse acceptable à une situation à laquelle on est opposé, et ce, même dans un pays où le multipartisme existe (18 candidats au premier tour de l’élection présidentielle de 2010), où les élections sont reconnues « transparentes et honnêtes » (même pas 3 points de pourcentage d’écart entre les 2 candidats du second tour), et où il ne reste que quelques mois à attendre pour faire valoir démocratiquement son opposition grâce à un bulletin de vote (vous savez, ce bout de papier rectangulaire que l’on glisse dans une urne), l’usage de la rébellion armée comme réponse acceptable, disais-je, n’a-t-elle pas en effet été définitivement adoubé, voire encouragé, pour les années à venir ?

Peut-on être démocrate seulement de temps en temps, quand ça nous arrange ? Et ne plus l’être quand on n’est plus d’accord ?

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5 Replies to “Les démocrates et le cas Ianoukovitch”

  1. Je souhaite bien du plaisir aux ceusses qui vont tenter de sortir l’Ukraine de ce merdier inextricable… En tressant par avance des couronnes mortuaires : va pas falloir chômer pour parvenir à suivre la cadence.

    Comme une impression que les dingues qui ont mis de l’huile sur le feu étaient d’une incompétence remarquable au point de n’avoir jamais rencontré un Ukrainien de leur vie ni lu une ligne de l’histoire de l’Ukraine du XXe siècle.

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  2. … l’information n’est plus à être réfléchie dans un petit cercle de doctes intellectuels: il est à diffuser, largement, clairement, et de la manière la + concise possible sans circonvolutions verbeuses qui n’intéressent pas tous ceux qui auront – les courageux – encore la volonté de voter aux prochaines élections…car – n’est-ce pas? – tout est fait en ce moment pour dissueder les citoyens de voter, pour leur faire croire qu’ils ne peuvent plus influer sur le cours de sévènements… Rester simple et concis (et précis) devient une mesure d’urgence.

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  3. Les cas d’ingérence du bloc atlantiste contre des gouvernements dits « dictatoriaux » ou « ennemis de la démocratie » se multiplient, devenant jurisprudentiels, et par ce fait de plus en plus légitimes. Jusqu’à présent les cas les plus proches se trouvent aux portes de l’Europe ( quoique la désignation de Letta en Italie … ) ; mais enfin ça semble encore loin de nous. A ce rythme nous y aurons droit aussi un de ces jours, au cas où dans un quelconque pays de l’UE nous aurions la désobligeance de  » mal  » voter ou de se rebeller ( par ex contre le GMT ). De sombres nuages s’amoncellent.
    Merci de garder la vigilance intacte .

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