La France des tire-au-flanc, encore un Point


Je ne m’étais pas encore exprimé sur la pitoyable (pour ne pas reprendre le terme pourtant bien choisi de « minable », je ne voudrais pas en effet que l’on m’accusasse de soutien inconditionnel à un gouvernement de droite, fusse-t-il socialiste ;-)), la pitoyable, donc, déchéance de ce piètre Depardieu.  Beaucoup se sont déjà exprimés avec beaucoup de talent sur le sujet et je me suis déjà exprimé sur ces tire-au-flanc d’exilés fiscaux.

Mais, dans tout ce que j’ai pu lire sur cette affaire, il manquait, à mon goût, un argument de taille, l’argument principal.  Ou en tous cas, nulle part n’avais-je vu ce qui suit exprimé avec autant de clarté.  Et encore une fois, c’est Denis Sieffert de Politis, qui est arrivé à pleinement synthétiser, avec quelques mots précisément choisis et savamment assemblés, le fond exact de ma pensée, à savoir que dans cette affaire Depardieu, ce qui est encore plus minable (allez, tant pis, me voici repeint en suppôt de Ayrault) que l’évasion fiscale elle-même, ce sont les arguments avancés par Depardieu dans sa lettre ouverte à Jean-Marc Ayrault pour la justifier.

Nous retrouvons là en effet, consciemment ou inconsciemment (vu la finesse du personnage, je pencherais plus volontiers pour la second hypothèse), les poncifs les plus éculés, véhiculés quotidiennement par les médias, sur la légitimité et le caractère bénéfique pour la société de la cupidité et de l’égoïsme, ainsi que le caractère normal et sain de rétribuer de manière outrageusement disproportionnée le « mérite » ou le « talent » exceptionnel de quelques-uns, personnages très supérieurs à nous autres pauvres gueux.  Comme le dit si bien Denis Sieffert, cette lettre « constitue l’apologie la plus caricaturale du libéralisme ».

C’est bien simple, en lisant cette lettre, on a l’impression de lire un éditorial de FranzOlivier Giesbert dans Le Point.

Je me permets donc de reproduire in extenso l’explication de texte de maitre Denis Sieffert pour que chacun puisse en profiter.  (et parce que l’édito de Politis est en accès gratuit sur leur site – peut-être d’ailleurs cela donnera-t-il envie à quelques-uns, qui peuvent se le permettre, de s ‘abonner au seul hebdo de gauche qui reste)  Et pour ceux qui n’aiment pas lire (mais que font-ils donc ici? ;-)), retrouvez la version vidéo de cette analyse en fin de billet.

Le « Gérard » du Gérard le plus réac…

Par Denis Sieffert
Éditorial de Politis n°1232-1233-1234 du 20 décembre

C’était lundi soir la cérémonie de la remise des « Gérard », charge plutôt réussie contre le goût immodéré du petit monde de la télévision et du spectacle pour l’autocélébration. Dommage que l’honorable jury ait oublié de récompenser d’un trophée spécial le plus goujat, le plus réac, le plus indécent des Gérard. Celui qui donne en spectacle son incivisme. Car, dans cette affaire Depardieu, il y a plus choquant encore que l’évasion fiscale : ce sont les arguments qui visent à la justifier. Pour notre part, nous nous garderons évidemment de juger l’homme qui mêle ses blessures intimes à un discours finalement politique. C’est ce qu’il donne à voir de notre société qui nous intéresse. Et ce que révèlent les soutiens empressés de la présidente du Medef, Laurence Parisot, et d’une bonne partie de la droite.

Dans son impudeur, le personnage présente, avec une sorte de fausse naïveté animale, la version la plus extrême du libéralisme. En exhibant les sommes en effet impressionnantes qu’il a versées aux impôts, il met surtout en lumière ce qu’il voulait cacher. Ce n’est pas ce que les impôts lui ont pris qui marque les esprits, mais bien ce qu’ils lui ont laissé et qui lui a permis d’acquérir ses terres, ses vignobles en Italie, au Maroc, en Anjou, ses restaurants, ses parts dans des sociétés immobilières, sa boîte de production, ses propriétés, dont cet extravagant hôtel particulier en plein Quartier Latin. Tout étant affaire de proportion, Gérard Depardieu devrait pouvoir comprendre qu’il paye beaucoup moins d’impôts que le salarié lambda. Il le sait sûrement, mais il a une justification, et même, si l’on ose dire, une « morale ». La même que ces patrons du CAC 40 qui ont augmenté leurs rémunérations cette année encore, alors que la crise frappe leurs entreprises et menace l’emploi de leurs salariés.

Ce qui justifie cette débauche de fric accumulé par un seul homme, qu’il s’appelle Gérard Depardieu ou Maurice Lévy, le patron de Publicis (19,6 millions de revenu annuel en 2011), ou Carlos Ghosn, le boss de Renault (13,3 millions), c’est le « talent ». « Je pars, écrit-il dans sa tonitruante lettre ouverte à Jean-Marc Ayrault, parce que vous considérez que le succès, la création, le talent, en fait, la différence, doivent être sanctionnés  [1].  » Quelle idée démesurée se font-ils, lui et ses semblables du CAC 40, de leur personne, et de leur « différence », pour ne pas dire leur « supériorité » ? Quel mépris pour les plus grands comédiens de théâtre, par exemple, qui vivent modestement ! Quel mépris pour le commun des mortels quand on prétend valoir mille fois plus que lui ! Et lorsqu’on pense que l’argent est la mesure de toute chose. La lettre de Gérard Depardieu constitue en vérité l’apologie la plus caricaturale du libéralisme. C’est bien d’une certaine société dont nous parle le comédien, et qu’applaudissent bruyamment la droite et le Medef. Une société dont l’Europe, hélas, ne nous protège pas, et qu’elle encourage. « Je suis un vrai Européen », clame Depardieu en partance pour Néchin, Belgique, où il espère pouvoir continuer à s’enrichir goulûment sans considération pour le monde qui l’entoure. Étrange profession de foi européenne de quelqu’un qui aime surtout l’Europe pour la guerre économique et le dumping fiscal qui la ravagent. Il n’y aurait pas eu d’affaire Depardieu si l’Europe avait été capable d’organiser un minimum d’harmonisation. Si aller de Roubaix à Néchin, quand on est riche à millions, ne procurait aucun privilège supplémentaire.

Quant aux socialistes, dans cette affaire, ils ont répliqué sur un mode faussement violent. Pendant que la droite politisait le débat, ils ont donné l’impression de vouloir le dépolitiser. Leurs critiques s’adressaient à l’homme, à sa « déchéance ». Comme si l’on voulait contenir l’épisode dans le cadre d’une malheureuse dérive personnelle. Mais, sans doute, la question met-elle mal à l’aise le gouvernement qui agit bien mollement contre l’évasion fiscale. On peut imaginer que le cas de notre ministre du Budget, Jérôme Cahuzac, soupçonné par Mediapart d’avoir eu un compte à l’Union des banques suisses, ne pousse pas particulièrement à la transparence. Alors, comme l’a dit François Hollande, plutôt que d’accabler Gérard, et peut-être Jérôme et les autres, félicitons plutôt ceux qui payent leurs impôts. Merci, Président !

[1] Lettre publiée dans le JDD du 16 décembre.

[youtube.com/watch?v=rtzliu8C3y8]

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3 Replies to “La France des tire-au-flanc, encore un Point”

  1. Bien d’accord, une fois de plus , mais n’est-ce pas faire beaucoup d’honneur à de par DIEU et ses apotres ( il n’est pas le seul à mépriser son public) ? Et de plus est-ce sa sortie ou s’est il contenté comme il le fait depuis un certain temps de se faire l’écho de ce qu’on lui dicte dans l’oreillette (ce qu’on lui prete comme « talent »)
    PauvreVoltaire qui à force de se retourner dans sa tombe doit ressembler à un tire-bouchon: : Aujurd’hui en France, le peuple basque s’est mobilisé pour payer la rançon d’ A Martin NONcoupable aux yeux de notre loi du délit d’opinion. Et pendant ce temps là à quelques km de Néchin de notre côté de la Frontière, Eric Boquet sénateur FDG se bat SEUL pour faire connaitre les résultats de l’enquête menée par le Sénat sur  » l’optimisation fiscale » (jolie expression non ? )
    Robespierre, reviens!

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  2. @obermeyer
    je conchie le star système , et toute théorie qui dicterait qu’untel soit des milliers de fois supérieur à tel autre . Les solutions existent pour éradiquer cela . et puis merde : que se vayan todos !
    Je ne saurais dire mieux

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  3. depuis quelques décennies seulement , le star système créé des icônes hyper médiatisées , non seulement dans le domaine des arts , mais aussi de l’entreprise , de la politique , chez les fils ou filles de … Aujourd’hui avec une bonne campagne , on t’invente une star millionnaire en 3 coups de caméras. malheureusement , la plupart d’entre eux sont persuadés d’avoir un véritable talent , d’être en quelque sorte supérieurs au commun des mortels , trouvant absolument naturel tous les privilèges dont ils bénéficient . Et nous , pauvres inconnus , nous tombons dans le panneau en ne nous questionnant pas sur ce qu’est le mérite , le talent ou l’hérédité . Je pense que les plus grands artistes resteront à jamais inconnus , pour n’avoir pas eu la chance d’être aidé par un média , pour n’être jamais sorti de son atelier , ou pour n’avoir pas voulu coucher. je conchie le star système , et toute théorie qui dicterait qu’untel soit des milliers de fois supérieur à tel autre . Les solutions existent pour éradiquer cela . et puis merde : que se vayan todos !

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