Orgueil et préjugés … et apostolat


Je vous jure, c’est pas moi qui ai (re-)commencé ! C’est eux, promis. Toujours les mêmes. Le Doze, le Barbier … et tous les autres.

Il faut vous dire que, les jours de boulot, les matins sont pour moi des moments utiles pour m’informer sur notre monde. J’ai la chance de pouvoir également ponctuer mes journées de quelques autres parenthèses informatives pendant lesquelles je dévore quantité d’articles, soit en ligne sur le Net, soit dans la presse écrite à laquelle je suis abonné (Monde Diplo et Politis), mais le matin demeure important. Cela se passe inévitablement en deux temps (et beaucoup plus que trois mouvements). Il y a la phase où j’ingurgite mon petit déjeuner, temps propice à un zapping effréné sur les différentes chaines d’infos continues.

Et il y a la phase … comment le dire tout en restant dans la bienséance que la charte de mon blog impose … de transit inverse … pendant laquelle je lis principalement des essais, d’économie, ou de philosophie, ou de politique, voire, quand l’occasion se présente, d’économique politique ou de philosophie politique (il me reste encore à découvrir des ouvrages de philosophie économique ou d’économie philosophique, hum, ça doit être chaud, ça). Je trouve que le matin est une période propice pour ce genre de lecture quelquefois aride (si j’osais, je dirais austère) qui requiert une attention et une vivacité neuronale aiguisées que le fil de la journée émousse nécessairement. Combien de penseurs essentiels à ce que je suis (tels Rousseau ou Marx) ont ainsi défilé dans ce petit coin de mon existence ! (Pour info, si cela vous intéresse, espèce de petits curieux, sachez que je me réserve les romans comme gourmandises sucrées pour le soir.)

Et chaque matin, quel contraste ! Quelle opposition entre ce que je lis et ce que j’entends ! C’est tout simplement ahurissant.

La période actuelle est exemplaire de ce prodigieux décalage. Deux mots dominent actuellement l’actualité (si j’omets bien sûr les mots « intégriste », « islamique », « mosquée » et « pain au chocolat »). Ce sont, vous me l’accorderez bien volontiers sans que j’ai besoin de compiler de fastidieuses statistiques: austérité et compétitivité.

Or il se trouve qu’en ce moment, j’utilise profitablement mon temps de trône à la lecture de « Sortez-nous de cette crise … maintenant ! » le dernier essai de Paul Krugman, éditorialiste du New York Times et Prix Nobel d’économie 2008. (Merci Vincent et Malo ;-)).

« L’orgueil et les préjugés rendent les dirigeants incapables de voir ce qui devrait pourtant être limpide. » À savoir qu’il faut abandonner la politique d’austérité, « dépenser maintenant et payer plus tard », taxer les hauts revenus, lutter prioritairement contre le chômage et les inégalités, soutenir les populations endettées. En un mot, renouer avec une stratégie keynésienne qui suppose davantage d’inflation.

Voilà, en substance, ce que dit ce bon vieux Polo. Ah, c’est sûr, ce n’est pas du niveau de la fulgurance d’un Nicolas Baverez :-), mais bon, c’est quand même solide.

Et qu’ouïe-je en parallèle, tous les matins, dans la bouche de nos doctes journalistes, spécialistes et autres experts économico-politico-dogmatico-évangélistes des journaux de désinformation ? Exactement l’inverse ! À savoir qu’il faut approfondir les politiques d’austérité, dépenser moins, réduire les impôts des hauts revenus (pour favoriser un improbable trickle-down), lutter en priorité contre « le coût » trop élevé du travail, soutenir les banques endettées. En un mot, s’enliser dans une stratégie friedmanienne qui suppose de ne s’intéresser qu’à la maîtrise de l’inflation !

Je ne vous mets pas les liens vers les sources puisqu’il suffit de visionner n’importe laquelle des vidéos des rubriques économiques de TF1, France 2, France 3, Canal +, i-TV, LCI ou BFM (pour ne citer que les plus connues) pour tomber sur l’une des ces assommantes homélies à la gloire de l’austérité, du modèle allemand et du toujours-moins-d’état.

Ce qui est sidérant, à mes yeux, c’est que les lignes ont pourtant commencé à bouger. Comme je vous le disais par exemple ici, mêmes les certitudes les mieux ancrées commencent à être ébranlées. Je le répète, la plupart (pour ne pas dire l’intégralité) des organismes et institutions économiques internationales (OCDE, ONU, universités) commencent à rallier la thèse développée par Krugman dans son livre, et par bien d’autres économistes et politiques esseulés, ignorés et moqués depuis plus de 3 ans. Quelle est cette thèse ? Encore une fois:

Nous subissons une insuffisance généralisée de la demande. Ce qu’il nous faut pour sortir de la dépression actuelle, c’est une nouvelle vague de dépenses publiques. Dépenses que nous devons financer par de la création monétaire (par emprunt direct à la BCE et non pas sur les marchés financiers).

Deux types d’objections surgissent alors invariablement de la part des grands prêtres (et de leurs ouailles ignorantes totalement conquises):

1/ Pfff ! Cela ne marche pas ! « Comme chacun sait », pour relancer l’économie, il faut au contraire relancer l’offre, en permettant aux entreprises de produire toujours plus, n’importe quoi, mais toujours moins cher. Et Krugman (comme bien d’autres un peu moins Nobelisés auparavant) de répondre à cette ineptie par l’argument massue que cela a pourtant déjà marché, à plusieurs reprises. Tiens, par exemple, avec le New Deal et la mise en place d’une économie de guerre en 1940 (gros investissements de l’État américain), et que cela peut remarcher à condition d’oser des investissements comparables, ce qui signifie d’abord de renoncer dans l’immédiat à réduire la dette.

2/ Ha ha, et le risque inflationniste, hein, qu’est-ce que vous en faites ? Réponse: pas grave. Les dettes ne diminuent pas quand on essaie de les réduire par l’austérité mais lorsque la masse monétaire (et l’inflation de manière raisonnable) augmentent. Pire, l’obsession du désendettement est l’une des causes de l’enfoncement dans le marasme actuel. Quant au danger de voir l’inflation atteindre des niveaux alarmants, il est bien loin. Une inflation maitrisée (de l’ordre de 4% l’an) a le double avantage d’être favorable aux forces productives d’un pays, les travailleurs, et de réduire mécaniquement la valeur des dettes (d’où la crainte justifiée des rentiers et créanciers).

Même le FMI se met à douter. C’est vous dire l’étendue de la prise de conscience !

Mais qu’importe ! Nos sachants éditocrates et politocrates ne s’en laissent pas compter. Ils insistent. Ils persévèrent. Ils s’obstinent. Les bougres. Leur orgueil démesuré leur interdit de reconnaitre que leurs préjugés dogmatiques ont fait long feu. Ils s’enferrent. Certains sont encore probablement persuadés du bien fondé de leur foi. D’autres ont certainement ouvert les yeux sur la réalité qui condamne leur jugement mais ne peuvent reconnaitre leur aveuglement passé sous peine de passer pour ce qu’ils sont, des ignares imbus dont la vanité n’a d’égal que leur inculture. Quoi qu’il en soit, tous persistent et signent. Et ils continuent, coûte que coûte, l’évangélisme, la prédication, la propagation de leur foi néolibérale.

Malheureusement, le prosélytisme fait chaque jour de nouvelles victimes.

Typiquement, combien d’entre nous ne se sont-ils pas laissés sincèrement convaincre que le problème majeur de la France est son « manque de compétitivité » ? Tous les jours, le message est martelé. Sur tous les tons. A toutes les sauces. Et bien sûr, également à la sauce Hollandaise. Qu’elle soit accommodée en choc, pacte, claque, coup, top, axe, max ou bloc, tous les trucs onomatopesques sont bons pour frapper les esprits. Or, cela a déjà été expliqué mille fois. Allez, soyons bons (et saoulant ;-)), la mille unième: le toujours-plus-de-compétitivité n’est pas la solution. C’est le problème. À moins de trouver des débouchés commerciaux vers Alpha du Centaure, lorsqu’un pays augmente ses exportations « grâce » à une meilleure compétitivité, c’est à dire, pour être concrets, « grâce » à la réduction du niveau de vie des productifs du pays en question, ce ne peut-être qu’au détriment d’un autre pays. Nous évoluons dans une économie mondialisée où les exportations des uns sont les importations des autres. Comme le dit Krugman, « mes revenus sont tes dépenses ».

Là encore, quelle divergence d’analyse. Pour « eux », « les doctes », « les dominants », « les oligarques », « les parfumés », quel que soit leur nom, la mondialisation impose la fuite en avant dans l’obscurité de la compétitivité, la compétition sans fin de chacun contre tous. Pour nous, « les humains » ;-), la mondialisation est la raison même pour laquelle il faut proscrire la compétitivité. Répétons-le (eh oui, employons les mêmes méthodes qu’eux, puisque le martelage a l’air de si bien fonctionner), la compétitivité n’est pas la solution, c’est la cause principale de nos malheurs. La solution ?

Pourquoi n’entend-on jamais parler de coopérativité. Voilà pourtant un bel et bon mot. Tiens, pour synthétiser, voici le problème:

À comparer à:

Plus de 11 millions de résultats dans un cas contre même pas 10 milles dans l’autre ! Même mon correcteur orthographique a choisi son camp, celui du néolibéralisme, en stigmatisant obstinément de sa vaguelette rouge (rouge en plus ! quel comble !) la notion même de coopérativité.

Ça y est, je les entends déjà. C’est toujours pareil. Je n’ai même pas fini de prononcer le mot que s’abat immanquablement le flot continu de fadaises incultes sur le prétendu irréalisme de la chose, l’utopisme qui m’aveugle et les mais-tu-ne-vis-pas-dans-le-vrai-monde-ouvre-donc-les-yeux-et-arrête-tes-enfantillages-veux-tu condescendants qui enrobe le tout.

Pour ceusses et ceux qui s’obstinent dans leurs illusions en perdition, je ne peux que remettre sur la table la Charte de la Havane, en les exhortant à oser remettre en cause leur Dogme, oser imaginer un commerce extérieur fondé sur la coopération économique internationale, la stimulation de la demande intérieure, l’équilibre de la balance des paiements (équilibre réglementé entre exportations et importations) et l’adoption de normes de travail équitables dans chacun des États membres. Je sais. Ce texte, rédigé au sortir de la seconde guerre mondiale, n’a jamais été ratifié (principalement à cause du Congrès américain). Au contraire même, c’est l’autre vision du monde, basée sur la compétition de tous contre chacun et organisée par l’OMC, qui l’a emporté. Pour l’instant !

Mais cela ne remet pas en cause le fait que les solutions existent. Et non, Môssieur Coppé ! Je ne suis pas pour autant un extrémiste. Radical, soit. Extrémiste, non. Car c’est loin d’être la même chose. Je ne suis pas linguiste (non plus, snif, déjà que je ne suis ni économiste, ni historien, ni journaliste, je ne suis pas grand chose, au final) mais il me semble que ce sont même deux notions étymologiquement opposées, puisque le dernier, « extrémiste », dérive latinement de « le plus à l’extérieur » et caractérise donc le fait d’être tout à fait au bout, tout à fait le dernier, comme de frêles feuilles virevoltant au gré du vent :-), alors que le premier, « radical », provient, tout autant latinement, de « racine », évoquant ainsi un rapport au principe même d’une chose, à son essence, à ses fondements. Avec cette vision des choses, il apparait même que, en l’occurrence, c’est celui qui dit qui est ! Non ?

Bref, pour conclure et terminer de vous saouler, mais surtout pour aider ceusses et ceux qui aimeraient en savoir plus sur cette charte (bravo à eux!), je remets ici (outre le texte intégral de la Charte que vous avez en lien ci-dessus ou dans mes gorges profondes) 2 petites choses:

1/ pour les petits flemmards 😉 qui préfèrent écouter, une petite interview (à peine 20 mn) de Jacques Nikonoff sur le sujet:

2/ pour les gourmands qui préfèrent lire, un lien vers un article de synthèse très complet, également de Jacques Nikonoff: Contre le libre-Echange, la Charte de La Havane.

À chacun son apostolat, que voulez-vous.

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