Circenses et circenses


Je sais.  C’est l’été.  Aujourd’hui, c’est même le fameux week-end de chassé-croisé entre les juillettistes et les aoutiens.   Il y a la tribu des bronzés qui reviennent du soleil, mélancoliques mais revigorés, et la tribu des livides qui y partent, épuisés mais surexcités.  Et puis, il y la tribu des invisibles qui … restent chez eux, épuisés et mélancoliques.

Alors, pourquoi est-ce que je viens encore vous saouler avec un billet en pleine trêve des plagistes ?

C’est que je tenais tout simplement à vous faire savoir, au cas où vous ne l’auriez pas déjà su, que Frédéric Lordon a publié, en début de semaine, sur son blog d’économie hébergé par le Monde Diplo, la pompe à phynance, un nouveau billet qui se lit, comme toujours, avec beaucoup d’intérêt mais également beaucoup de concentration appliquée ;-).  Il y explique, avec le style riche et précis qu’on lui connait, quoique beaucoup moins humoristique cette fois-ci, les 2 dernières péripéties financières qui nous ont été révélées dans le monde merveilleux du capitalisme dérégulé mondialisé, à savoir l’affaire du Libor et les taux d’intérêt négatifs.

Ce sont 2 bizarreries de la finance « à caractère un peu technique », selon la mise en garde même de l’auteur en début d’article, mais qui sont tellement symptomatiques de l’absurdité du monde dans lequel nous vivons qu’elles méritent bien, à mon humble avis, quelques minutes de concentration intellectuelle, même si cet effort cérébral doit avoir lieu, vacances obligent, abrité à l’ombre d’un grand pin, bercé par le chant lancinant d’une cigale bucheronne, et embrumé par les effluves d’une boisson alcoolisée à base d’anis que la loi Evin m’interdit de nommer (indice: 42 + 9 ;-)).

Je vais donc tenter d’en résumer la teneur, avec mes capacités et mes mots à moi, pour ceux qui sont hermétique au style, pourtant efficace, de M. Lordon.  En même temps, c’est un exercice auquel je me plie régulièrement avec beaucoup d’enthousiasme puisqu’il me permet de mieux comprendre, moi-même, des sujets, de prime abord, plutôt rebutants.

L’étrange histoire des taux d’intérêt négatifs

Vous avez bien lu.  On parle ici de taux d’intérêts d’emprunts négatifs que des créanciers acceptent de consentir pour prêter de l’argent à un pays.  Alors, certes, il s’agit d’émission de bons à court terme (quelques mois seulement), mais tout de même !  Rendez-vous compte !  En ce moment, les spéculateurs payent des intérêts … pour prêter de l’argent !  C’est ce qui se passe aujourd’hui même sur certains titres, et en particulier bien sûr, les obligations allemandes, les Bunds (y compris sur le marché primaire, lors de leur émission!).

La question sensée, me semble-t-il, que Lordon pose alors est la suivante: pourquoi des agents économiques supposément rationnels en viennent-ils à accepter de payer pour prêter alors qu’ils pourraient simplement garder leur argent en liquide, en cash, ce qui rapporterait zéro plutôt que de leurs couter de l’argent.  On semble errer en plein irrationnel ici.  Et pourtant, F. Lordon apportent 3 conjectures à ce sujet.

Je vous laisse découvrir, à la lecture de son article, les deux premières explications avancées par F. Lordon de ce phénomène digne d’une rencontre du troisième type, pour ne retenir que la dernière.  Car, malheureusement, c’est celle qui semble emporter le plus d’adhésions dans la sphère économique aujourd’hui.  La voici:

« Payer pour avoir du Bund allemand redevient pleinement rationnel dans la perspective d’un éclatement de la zone euro qui verrait le retour au mark et sa réévaluation fulgurante. »

Et pourquoi donc, demanderez-vous alors ?  Car les spéculateurs espèrent se retrouver, après l’éclatement de la monnaie unique, avec la même créance, mais re-libellée en marks plutôt qu’en euros, et donc gratifiée d’une très belle plus-value de change par rapport aux monnaies nationales reconstituées.  Il s’agit donc bien encore de … spéculation.  Le jeu consiste à payer un peu aujourd’hui pour détenir du Bund en Euros … et espérer gagner un maximum avec des Bunds en Marks dans le futur, le tout sans créer aucune richesse.  De la spéculation pure et dure, vous dis-je.

C’est à la fois un jugement implicite et un vœu explicite sur l’imminence d’une catastrophe en Europe.

L’autre sujet abordé par l’article de F. Lordon est l’affaire du Libor.

Le scandale du Libor trafiqué

Sujet très technique et fort peu intéressant pour le grand public, surtout que, une fois n’est pas coutume, les bidouilles infâmes des financiers dans cette affaire sont plutôt de nature à bénéficier, en bout de chaîne, aux péquins moyens que nous sommes, grâce à des taux d’intérêts tirés artificiellement à la baisse.  Bien sûr, rassurez-vous, ce n’était pas l’intention initiale des bidouilleurs.  Les financiers ne sont pas devenus, comme ça, du jour au lendemain, d’attendrissants philanthropes inquiets pour l’avenir de Bambi.  Non, non.  C’est juste que ça les arrangeait de tricher.  Pourquoi ?  Voici l’histoire.

Le Libor est le taux auquel les banques se prêtent entre elles.  Comment est-il calculé ?  Chaque jour, les membres d’un panel de banques internationales (des gros poissons, hein, pas des charlots, genre Barclays, Lloyds, HSBC, BNP Paribas, SG, etc) sont invités à déclarer les taux qu’exigent leurs concurrents pour leur prêter à trois mois, à six mois, à un an.  L’organisme centralisateur, la British Bankers Association, recueille les réponses, élimine le quart du haut, le quart du bas, et fait la moyenne des données restantes.  Le taux qui sort s’appelle le Libor, comme London Interbank Offered Rate.  Ce taux sert de référence à tous les marchés de gros du crédit et est donc ensuite essentiellement utilisé pour définir les taux des prêts aux particuliers, taux à la consommation, au logement, etc.

Pour faire simple, les banques, Barclays en tête, n’avaient surtout pas envie de déclarer le taux réel auquel elles empruntaient auprès d’autres banques.  Car déclarer un taux plus haut que la moyenne, ce serait admettre implicitement qu’elles sont un risque plus grand, donc avouer une situation plus détériorée.  Aussi ont-elles déclaré frauduleusement des taux inférieurs à ce qu’elles payaient vraiment dans l’interbancaire afin de faire illusion quant à leur situation financière réelle.  Et lorsque tout le monde s’y met, le taux Libor est artificiellement tiré vers le bas puisque tout le monde déclare des taux inférieurs à la réalité.

Le plus fort, c’est que, le capitalisme financier essayant de tirer profit d’à peu près tout sur cette terre, et dans cet univers, y compris de leur propre mort, ces mêmes banques qui trichaient sur la détermination du Libor, dans le même temps, spéculaient pour leur propre compte … sur le même Libor.   Car, annoncer un Libor artificiellement tiré vers le bas permettait également « de prendre des positions gagnantes presque à tout coup sur les actifs qui en dépendent le plus étroitement ».  Je vous laisse lire la suite sur le blog de Frédéric Lordon, pour savoir par exemple, qui d’autre est impliqué et qui est lésé dans cette histoire.  Vous y apprendrez notamment que le scandale est planétaire, comme souvent quand il est question des débordements de la finance, et que les banques centrales, et bien, oui, elles aussi, elles y ont trempé, évidemment pas du côté « tripatouilleur », mais plutôt dans le rôle du « surveillant débonnaire ».

Voilà qui est symptomatique de la décadence de notre système, décadence provoquée par la finance débridée qui continue de se foutre de nous malgré tous les maux immenses qu’elle a causés et qu’elle continue de causer.  Rien que durant le premier semestre de 2012, nous avons assisté, impuissants ou complaisants, à:

  1. l’utilisation des fonds propres pour des activités spéculatives (JP Morgan)
  2. l’utilisation des fonds de clients pour renflouer les fonds propres  (MF Global)
  3. le détournement par un courtier de fonds de clients et 20 ans de fraude dans les comptes (Peregrine Futures)
  4. la manipulation du taux Libor du marché interbancaire par une douzaine de banques européennes et américaines
  5. le délit d’initié dans le trading de hedge funds (hedge fund Galleon)
  6. le blanchiment d’argent de la drogue ou du terrorisme (audition, au Congrès, des dirigeants de HSBC)

Sans parler bien sûr des multiples plans de licenciements partout dans le Monde, et particulièrement en France.

Mais, circulons, y’a rien à voir.

C’est l’été.  Tssss Tsss Tssss Tssss, font les cigales au dehors.  Qu’est-ce qu’on en a à foutre !

Et puis, faut dire qu’ils savent savamment nous occuper, détourner notre attention.  Ils sont bons, les bougres, pour flatter le peuple afin de s’attirer la bienveillance de l’opinion populaire.  Une vingtaine d’équipes de football qui s’affrontent pour l’amour de leur pays en Ukrogne, la fabrication d’une nouvelle légende suisse (ben, finalement, voyez que y’a pas que Rousseau et Guillaume Tell) qui courre derrière une petite balle jaune en perfide Albion, une bande de spécialistes de la chimie qui escalade à bicyclette des murs d’asphalte que même Maurice Herzog, avec des pitons et des cordes, n »y serait pas arrivé aussi vite, des jeux à plusieurs milliards d’euros dans un pays en récession, encore la perfide Albion, qui n’ont plus d’olympiques que les anneaux, un prince qui épouse par amour une belle roturière adoubée par la magnanime monarque violacée, toujours en perfide Albion, (ah non, merde, ça, c’était l’année dernière, ou y’a deux ans, j’sais plus) … et hop … le tour est joué, on ne pense plus à rien.

Avant, au moins, les empereurs romains avaient besoin à la fois de distributions de pain et d’organisation de jeux pour lobotomiser leur peuple.  Panem et circenses, qu’il fallait, alors.

Aujourd’hui, vu que le pain, ils se l’accaparent pour eux seuls, et qu’il reste donc de moins en moins de miettes à redistribuer aux gueux, les maîtres du monde se contentent juste d’organiser des jeux.

Circenses et circenses !

Et le pire, c’est que ça marche.

Une réflexion sur “Circenses et circenses

  1. Bonsoir, je viens visiter votre site par l’intermédiaire de la lettre d’info de Pascale Fourier (http://j-ai-du-louper-un-episode.hautetfort.com/) qui est une mine de d’informations toutes plus intéressantes les unes que les autres.

    Je suis également les interventions de Frédéric Lordon depuis quelques années déjà. Il ne déçoit jamais. Le bougre vise juste et maîtrise parfaitement les sujets qu’il aborde, cette dernière ne dépare d’ailleurs pas du reste. Je préfère néanmoins l’entendre, notamment lorsqu’il intervient dans l’émission de Daniel Mermet, que le lire, son style écrit n’est pas très limpide et nécessite en effet une grande attention tant ses phrases sont longues, mais bon, le fond est toujours d’un haut niveau et ses analyses percutantes.
    En parcourant votre blog je constate qu’à l’instar de Pascale vous avez quelques réticences à gober sans sourciller l’évidence du caractère hautement démocratique de la gouvernance européenne… Vous n’êtes pas les seuls, rassurez-vous. Personnellement j’ai ouvert les yeux sur cet énorme déficit démocratique en 2005. A l’époque j’avais été convaincu de voter non au référendum sur le traité européen par la lecture d’articles et d’argumentaires de Jean-Luc Mélenchon, le seul à l’époque qui expliquait de manière pédagogique et détaillée pourquoi ce traité était nocif, notamment en ce qu’il se proposait d’instaurer un pouvoir européen d’essence ultra-libérale, le social étant soigneusement poussé sous le tapis. Toutes mes illusions sur les bienfaits de l’Europe se sont bien sûr écroulées lorsque N.S. eût le culot de nous imposer le même texte à peine remanié sans nous consulter cette fois-ci.

    Mon dégoût de cette Europe s’est encore renforcé au fil du temps avec les épisodes de la « crise grecque », les injonctions faites à l’Italie par la (grosse) commission, les interventions de Draghi, etc. Chaque jour amène son lot de raisons de penser à une dictature, certes d’apparence « soft », mais néanmoins résolument orientée vers l’asservissement des peuples par la finance, un fascisme version technocrate branché. Bref, à gerber.

    Dans la lignée de ce dégoût, je me permet de vous conseiller si vous ne connaissez pas déjà, d’écouter les conférences filmées et autre interventions de François Asselineau, fondateur de l’UPR (Union populaire républicaine).
    A première vue, le personnage peut paraître assez particulier : il est inspecteur des Finances, énarque, ancien élève d’HEC, enseignant à la faculté Léonard de Vinci (université privée créée par Pasqua, si je ne m’abuse), a fait partie de plusieurs cabinets ministériels dont ceux de Pasqua et de Fançoise de Panafieux. Bref, pas un gauchiste manifestement. Le ton de son site et de ses conférences ne fait pas vraiment rock’n roll…

    Mais il est un pourfendeur sans appel de l’union européenne, sans pour autant verser dans le rejet stérile et très ciblé (notamment concernant la libre circulation des « étrangers ») proposé par l’extrême droite.

    En écoutant ses discours, force est de constater qu’il pourfend également beaucoup des dérives de l’époque, l’emprise médiatique sur les consciences, les délires sécuritaire tous azimuts, la médiocrité de notre personnel politique, etc.
    En fait il se présente dans la lignée de certaines visions très républicaines exprimées par De Gaulle et dénonce notamment le rôle de domination des États-Unis à travers cette construction européenne (sujet passionnant et pertinent).

    Je vous assure que ce bonhomme mérite vraiment d’être écouté , et ce pour plusieurs raisons :
    – la manière extrêmement pédagogique qu’il a de parler de l’Europe, les arguments qu’il apporte pour démontrer la nocivité de cette union et de l’Euro sont très nombreux et très bien étayés, ils les place toujours dans une perspective historique, mais aussi technique, culturelle, il parle également excellemment de la part prise par les médias dans la (les) manipulation quotidienne, le martellement incessant de la parole dominante à travers les experts et le personnel politique de tous bords.
    – il défend une vision très républicaine et démocratique de la politique, la sauvegarde des services publics, la préservation du programme du CNR instauré à la libération, en somme, il paraît sincère dans son engagement ce qui est un moindre mal…

    Bref, c’est un son de cloche très intéressant à écouter me semble-t-il dans le cadre de la construction d’une opposition à ce nouvel ordre que l’on souhaite nous imposer.
    Je vous donne

    [edit webmaster: désolé, liens vers l’UPR supprimés, les gens que cela intéresse peuvent toujours faire une recherche Internet s’ils le souhaitent]

    En espérant que ces écoutent vous apportent quelques éléments utiles pour construire la résistance future. Merci.

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