Bilderberg 59 – 0 Démocratie


Je me fais quelquefois penser (souvent, en fait) à Mel Gibson dans le film de Richard Donner, « Complots« .  Si vous ne l’avez pas vu, pas de panique (je vous sentais déjà tout mortifié), il ne s’agit pas non plus d’un chef d’œuvre du 7ème art.  C’est l’histoire d’un mec, Mel Gibson, chauffeur d’un taxi jaune (comme il se doit au pays des taxis jaunes) de son état, qui est convaincu que de nombreux complots se trament en permanence à notre insu, à nous, le bas peuple, dans la moiteur feutrée de réunions secrètes où les maitres du monde se rencontrent, se réunissent, s’entremêlent, s’associent, se combinent, se brassent, s’entrelacent … et se tripotent un peu éventuellement (même ceci est une autre histoire qui ne nooous … regarde pas tant que cela se passe entre adultes consentants).  Vous vous remettez le film maintenant ?  Toujours pas ?  Peu importe.  En tous cas, comme lui, j’ai l’impression de voir en permanence à travers la matrice.  Je ne me souviens pourtant plus du tout avoir pris la petite pilule rouge.  Ni la bleue d’ailleurs.  Peut-être cela devrait-il m’inquiéter.  Peut-être devrais-je même consulter.  Qu’en pensez vous ?  Une très bonne amie vient justement de terminer ses études de psychologie.  Anne, au secours …  Mais où en étais-je ?  Ah oui.  Les complots.

Je vais prendre des pincettes.  Il le faut, sous peine de paraitre totalement paranoïaque.  Je voudrais en effet dire un tout petit 😉 mot aujourd’hui sur ces clubs informels et très cachotiers qui rassemblent régulièrement les plus hauts dirigeants du monde.  Et plus particulièrement sur l’un de ces clubs, le Bilderberg.  Il y en a d’autres, comme la Trilatérale ou le diner du Siècle pour la France.  Pourquoi le Bilderberg ?  Parce qu’il y a à peine quelques jours, vient de se terminer, dans l’indifférence hexagonale la plus totale, leur réunion annuelle qui se tenait, du 31 mai au 3 juin, à Chantilly.  Quoi ?  Chez Eric Woerth ?  Mais non, voyons, Chantilly en Virginie états-unienne, à une quarantaine de kilomètres de la Maison Blanche, états-unienne également, la Maison Blanche (pas celle de Moscou, ni de Marseille, faut suivre un peu).

J’ai attendu quelques jours pour voir ce qui filtrerait, dans nos grands médias tant épris de démocratie :-D, de cette réunion au sommet.  Et puis, j’en ai eu marre d’attendre.  À ma connaissance, seuls 2 journaux français, Courrier International et Médiapart, ont signalé l’événement pour … en dénoncer l’opacité abyssale coutumière.  Beaucoup plus d’échos dans la presse étrangère, British et Yanquee en tête: environnement de l’événement (The Huffington Post), groupes d’opposants qui ont assiégé l’hôtel abritant la réunion (The Guardian), et dénonciation de … l’opacité abyssale coutumière qui entoure ce machin.  Certains articles frôlent même la théorie du complot, tel le Washington Post (oui, oui, celui qui a fait tomber Nixon), qui était pourtant représenté à ladite réunion par rien moins que Donald Graham, son président directeur général, mais qui publiait néanmoins le 2 juin un article intitulé: « Est-ce que Bilderberg est une conférence sur les affaires mondiales ou une cabale mondialisée surpuissante ? »  En même temps, faut les comprendre, les vrais journalistes.  Ils savent que l’importance mondiale de l’événement leur imposait d’en parler.  Mais que dire quand on ne sait rien.   Ils savent juste que c’est pas parce qu’on à rien à dire qu’il faut fermer sa gueule.

Et je m’y mets aussi ;-).  Alors que j’avais pourtant toujours soigneusement évité, jusqu’à aujourd’hui donc ;-), ce genre de sujets casse-gueule.  Il est tellement facile de se laisser aller à basculer dans le conspirationnisme pur et simple.  Il suffit de jeter un rapide coup d’œil aux millions de pages qui traitent du très secret groupe Bilderberg pour s’en rendre compte.  Plus de 15 millions de pages, 15 800 000, pour être exact, indexées par Google, à l’heure où je bafouille ces quelques mots.  Pas si mal, je trouve, pour une organisation dont on ne sait absolument rien de ce qui s’y passe.  À comparer, par exemple, aux 37 millions de résultats trouvés sur une autre organisation internationale, créée sensiblement à la même époque, mais dont les travaux sont, eux, en revanche, totalement transparents et publics, je veux parler de l’ONU.

Ne tenant pas à être amalgamer aux meutes d’apprentis « complotistes », ni même à celles des « complotistes » confirmés, dans lesquelles peuvent parfois se mêler subrepticement des individus fort peu fréquentables, je vais tenter de m’en tenir aux faits.

Pour ceux qui ne fréquentent pas ce monde-là, rappelons donc que, le cercle de Bilderberg se définit lui-même comme un « forum Européen – Américain », à la différence de la Commission Trilatérale qui inclut, elle, une composante asiatique (la crème du gratin du haut du panier du top des meilleurs des plus hauts dirigeants asiatiques, s’entend).  Selon leur propre site officiel, le Bilderberg est un

« petit forum international, flexible, informel, et non officiel (off-the-record) dans lequel différents points de vue peuvent être exprimés et la compréhension mutuelle améliorée ».

« Lors des réunions, aucune résolution n’est proposée, aucun vote n’est effectué, et aucune déclaration politique n’est promulguée. Depuis 1954, 59 conférences ont eu lieu. »

Concrètement, la seule chose tangible, sûre et confirmée qui soit divulguée sur ces hautes assemblées annuelles est … leur composition.  C’est tout.  Rien sur l’agenda précis des conférences et le détail des sujets abordés.  Ni même, d’ailleurs, sur les résultats de leurs parties de bridge ou de golf.  Eh !  faut bien que  que ces seigneurs et saigneurs de la Terre se détendent un peu, de temps en temps, en s’affrontant (c’est leur manière de se détendre, toujours la compétition) afin de prouver qu’ils ont la plus grosse … intelligence, ou la plus grosse … puissance, enfin bref, la plus grosse.  Rien d’autre ne filtre que la liste des participants, pardon, des invités.  Ce n’est d’ailleurs même pas une fuite ni une indiscrétion puisque elle est très officiellement mise en ligne sur leur site web.  Et c’est la même chose tous les ans, depuis bientôt 60 ans, depuis mai 1954, date à laquelle s’est tenu cette première rencontre insolite en Hollande (je parle du pays, bien sûr, puisqu’il est impossible de tenir une réunion de 150 personnes à l’intérieur d’un président de la république, surtout qu’à l’époque, il s’agissait d’un gros poupon de 3 mois, non, vraiment ce n’est pas possible, 150 personnes, c’est beaucoup trop).

Maintenant, essayez d’imaginer un instant, 150 représentants mondiaux de syndicats ouvriers, d’organisations altermondialistes, de partis de gauche (la vraie, hein, pas les socio-libéraux de gôche), de gouvernements progressistes (les vrais progressistes, hein, pas les …, ah merde, je l’ai déjà dit) qui se réunissent tous les ans dans un hôtel (disons, un Mercure pour faire bonne figure face à leur Mariott) totalement blocossisé, protégé par un cordon de représentants des forces de l’ordre en interdisant l’accès à tout individu ne montrant pas patte rouge, qui se réunissent, disais-je, afin de discuter de sujets … que personne ne connaitrait !  Avouez que beaucoup seraient inquiets.  Avouez que cela gloserait.  J’entends déjà les titres des 20H de TF1 et France2 !  Je vois déjà les éditoriaux de Libération, du Monde, du Figaro, de l’Express ou du Point !  Oula, j’allais oublier le pitoyable Apathie sur Canal+ (ou RTL, c’est pareil) y allant de son couplet, fleurant bon l’ovalie et la corrida, sur la nouvelle internationale rouge qui complote en secret pour en finir avec notre si belle et si chérie démocratie à la mode occidentale !

Mais là, rien.  Pourtant, on parle pas de Jojo, le mécano du coin, qui rencontre ses potes au Chiquito.  Voyez cette liste impressionnante (elle n’est impressionnante que pour les âmes soumises, ne trouvvez-vous pas ?) de belles personnes, probablement parfumées à souhait.

Représentant dignement le monde des affaires, industriels et financiers, on y trouve des présidents-directeurs-généraux, des présidents, des directeurs et des généraux, et ouais, y’a même un général, en l’occurence M. Keith B. Alexander, directeur de la très secrète (décidément !) NSA américaine.  Tout le vocabulaire yanquee pour distinguer (aux mouches près) les divers types de postes de direction générale est invoqué (NDLR sans aucun intérêt, juste pour l’amour de la précision: ces termes peuvent être précédés par un « co » indiquant qu’il sont alors plusieurs à se partager cette fonction au sein de l’entreprise): des owners (carrément propriétaire),des founders (créateurs), des CEO (Chief Executive Officer), des Chairman (Président de conseil d’administration ou de surveillance), des President, des Directors, des Governors (de banque), des Executive Secretary General.  Plus rares, 2 très beaux spécimen de Senior Managing Director qu’on applaudit bien fort.

Et puis y’a aussi des numéros 2 ou 3 (des sous-fifres, quoi), facilement identifiables à leur pelage plus clair et moins soyeux (moins d’UV) et à leur titre moins glorieux quoi que lexicalement plus long puisque construit par l’ajout d’un vice aux postes de grands chefs listés ci-dessus.  Toutes les variations sont admises.  Exemple, vice-president, vice-director, vice-chairman.

Les sociétés transnationales représentées ?  Et bien, par exemple, on trouve AXA, Deutsche Bank, Barclays, Banco Internacional do Funchal, Bank of Canada, UniCredit, Bank Austria, Goldman Sachs, HSBC, Allianz, Lazard, Caixabank ou Citigroup pour la finance.  Et pour l’industrie, Telecom Italia, Saint-Gobain, Fiat, Airbus, LinkedIn, The Dow Chemical Company, Siemens, Microsoft, Royal Dutch Shell, Unilever, Google, Michelin, Nokia ou encore Vodafone.  Pas mal, hein ?

Côté monde politique, on a du tout venant avec des parlementaires, des sénateurs, des gouverneurs et des vice-ministres (quoi que cela puisse bien vouloir dire), et du premier choix, avec plusieurs ministres et même du tout premier choix, avec un vrai premier ministre en exercice siouplait (M. Werner Faymann, Chancelier Fédéral d’Autriche).  Et puis, attention, vous êtes bien assis, on a même un prince. Un vrai prince.  Ouuuh.  Mais sans son cheval blanc, m’a-t-on dit.  Le Prince Philippe de Belgique.  Les institutions antidémocratiques internationales sont également à l’honneur avec quelques commissaires européens (des disciples de l’Empereur Barroso), ainsi que Josette Sheeran du Forum Économique Mondial (vous savez les skieurs en Chanel de Davos), et deux sommités de l’Église néolibérale mondiale: Robert Zoellick, President de la Banque Mondiale et Pascal Lamy, Directeur-Général de l’OMC (et accessoirement socialiste affiché :-D).

Pratiquement tous les pays européens et nord-américains ont participé à l’orgie.  Mention spéciale pour la France, puisque c’est le comte Henri de La Croix de Castries, président du directoire de AXA, proche de Nicolas Sarkozy et ami de François Hollande (cherchez l’erreur … ben … y’en a pas), issu comme lui de la promotion Voltaire de l’ENA, qui présidait cette conférence du Bilderberg, cru 2012.

Pour clore cette galerie des horreurs du circus politicus, n’oublions surtout pas, les dirigeants de presse, les faiseurs d’opinion.  Et puis attention, ils n’y vont (malheureusement) pas en sous-marin, pour sortir un article pulitzerisable, après plusieurs mois d’immersion totale dans le monde sauvage des décideurs mondiaux.  Que nenni.  Ils y vont juste, comme tous les autres adeptes de la secte, afin de célébrer l’adoration de leur Dieu et de sa sainte trinité … et éventuellement se tripoter un petit peu (même ceci est une autre histoire qui ne nooous … regarde pas tant que cela se passe entre adultes consentants).  Oh Adam (pas le mari d’Ève, je parle de Smith, là), Que ton règne vienne, que ta main invisible etc … (ma bonne éducation m’interdit d’aller plus avant)  Citons donc, parmi ces traitres à leur mission, El País, The Washington Post, La 7 TV, Le Monde, The Economist, The Wall Street Journal et The Financial Times.

Vous noterez tout de même, si vous êtes attentif en lisant cette liste de participants, le nombre constant, donc non décroissant (pas encore croissant mais c’est déjà pas si mal ;-)), d’année en année, des représentants de l’autre vision du monde.  En effet, comptons bien les invités membres d’organisations altermondialistes, d’associations à but social, d’ONG, de syndicats, de partis de gauche, etc, et bien, en 2010 et en 2011, ils étaient … attends, je recompte … ben, ils étaient … zéro … et cette année, ils sont … attends … je pose tout et je me retiens plus .. ben, zéro, encore.  Au temps pour l’aspect « différents points de vue peuvent être exprimés » :-D, ne trouvez-vous pas ?

Cinquante neuf années que cela dure.  Le gratin des plus hautes sphères financières, économiques, industrielles, politiques et journalistiques se réunit pendant 3 jours à huis totalement et hermétiquement clos, au mépris des règles les plus élémentaires de la démocratie, sans que cela ne semble inquiéter, ni même intéresser, grand monde.  Mais bon, pardon, c’est vrai.  J’suis complètement parano, des fois.  Doivent surement parler de l’étude cognitivo-comportementale neuropsychologique et nutritionnelle chez les consultants adultes et les écoliers anémiques de la région rurale de Kenitra, ou bien, bien sûr, suis-je ballot, de l’énoncé réflexif et la réflexivité du verbe en allemand moderne.

Pourquoi iraient-ils en effet parler dans notre dos, dans le dos des peuples, de dette publique, de plans d’austérité, de plans d’ajustements structurels, de produits financiers, de dérégulation mondiale, de libéralisation des marchés, d’ouverture à la concurrence, de compétitivité ou de protection sociale ?  Comment peut-on imaginer qu’ils puissent, par exemple, s’autoriser à discuter (voire plus si affinité) du futur « plan d’aide » 😀 à l’Espagne ou des recommandations que la grosse Commission Européenne s’est permis de lancer à la France il y a quelques jours, comme maintenant tous les ans, dans le cadre du semestre européen (mais ceci fera l’objet d’un prochain billet) !  C’est pas leur genre.  Sont trop à cheval sur la transparence, le respect de la souveraineté populaire, la démocratie, et tout et tout …  Franchement, des fois, j’m’emballe.  Je m’imagine des choses.  J’vous dis, Mel Gibson dans « Complots » !

Ah oui, une dernière petite chose.  Finalement, y’avait bien un complot dans le film éponyme.  Mais bon, j’dis ça, j’dis rien.  Surtout que c’est un bon gros film américano-états-uno-américain, avec happy end et tout ça.  Probablement pas ce qui nous attend, donc.

Allez, je rends l’antenne à l’Ukrogne.

Et demain, souvenons-nous, résistance !

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