La France des tire-au-flanc, Le Point final


Une fois n’est pas coutume, je vais aujourd’hui me hasarder à l’exercice, pourtant très en vogue dans la nomenclatura médiatique française, du procès d’intention pur et simple.  C’est en voyant la une du Point de cette semaine que je suis (encore) sorti de mes gonds:

Il est bien entendu hors de question que je subventionne ne serait-ce qu’au niveau de quelques centimes d’euro ce torchon néolibéral nocif à la bonne santé mentale de nos concitoyens.  Non !  Je n’achèterai pas ce numéro du journal des bien-pensants-bien-lottis, ni dans sa version papier (mes toilettes sont bien approvisionnées, merci), ni dans sa version numérique (mon disque dur risquerait de ne pas y survivre).  J’ai donc tenté de conjecturer, dans mon cerveau dérangé de bolchévik hirsute, au terme d’un interminable effort d’imagination surhumain, ce que ce poupon d’Étienne Gernelle et sa clique de donneurs de leçons droitières, avaient bien pu pondre dans ce nouvel assortiment hebdomadaire d’éructions nauséabondes.  D’où le procès d’intention duquel je peux légitimement être accusé.

Connaissant les zozos et leur longue histoire de médisances, de dénigrements, de diatribes, de calomnies, de réquisitoires contre les petites gens, les gens en difficulté, ceux qui ont du mal, ceux qui n’y arrivent pas, ceux qui galèrent, je ne partais pas complètement dans l’inconnu.  Et puis, il y a le sommaire de la une !  Quand on lit « Le palmarès des planqués », « Les rois de l’absentéisme » ou « Le piège des 35 heures », on n’a plus aucun doute sur la teneur des articles qui sont destinés à illustrer cette « France des tire-au-flanc ».  C’est bien simple.  On croirait entendre Mme Dubois, ma voisine décérébrée (on en a tous une comme ça, non ?) quasi-allégorie de l’électorat de mon petit village névrosé.

On connait.  C’est bon.  On sait sur qui le bon Gernelle doit taper.  J’avais déjà démonté ces arguties pavloviennes dans un de mes précédents billets « Veut-on vraiment parler de fraude ?« .  Puisque le sujet est remis sur la table de manière récurrente, vous ne m’en voudrez pas, j’espère (c’est eux qu’ont commencé, d’abord, na), de ce que, moi aussi, je revienne sur l’affaire, en ressortant les quelques chiffres clés que je développais alors, pour ceux qui ont la flemme de se refarcir tout l’article:

  • la fraude aux prestations sociales (les allocations qui sont versées à des individus qui n’y ont pas droit, comme des arrêts maladies, des allocations chômage, le RSA, des allocations familiales, etc) pour le régime général, représente entre 2 et 3 milliards d’euros.
  • en face de ça, la fraude des entreprises sur le travail au noir représente 5 fois la fraude des allocataires, estimée à 11.5 milliards d’euros contre 2.5 milliards
  • et au sommet de tout ça, la fraude fiscale est estimée, elle, à 50 milliards d’euros

Nous avons donc d’un côté des fraudeurs (qui sont, bien entendu, également d’abjectes individus devant être dénichés et poursuivis) qui profitent du système alors qu’ils n’y ont pas droit, les fameux tire-au-flanc du Point, à n’en pas douter.  Ce qui coûtent 2 milliards d’euros par an à l’État.  Et de l’autre côté, nous avons des entreprises et des très riches individus qui fraudent l’État pour un montant estimé à 62 milliards.

Faites-vos comptes, M. Gernelle.

Moi, je les ai fait.  Et 62 m’a l’air vachement plus énorme que 2.  La conclusion qui s’impose, ne trouvez-vous pas, c’est que les seuls véritables assistés dans notre pays, les seuls individus bénéficiant de largesses de l’État auxquelles ils n’ont pas droit (les prestations sociales doivent être un droit inaliénable de l’être humain dans toute société démocratique développée), ce sont les entreprises et les gros revenus.  Et parmi eux, bien sûr, ceux que l’on nomme les exilés fiscaux, pour ne pas utiliser le terme plus approprié (pour ceux qui ont bénéficié toute leur vie durant de l’éducation nationale, du système de santé nationale, de la protection de la police nationale, etc) de traitre.  Ceux qui refusent de payer des impôts dans leur pays.  Vous voulez des noms ?  Voici, par exemple, la liste des 44 Français les plus riches exilés en Suisse:

Famille Wertheimer (Chanel…) Fortune estimée entre 3.2 milliards et 4 milliards d’euros.
Famille Castel (Thonon, Saint-Yorre,Vichy Célestin, « 33 export…) Fortune estimée entre 3.2 milliards et 4 milliards d’euros.
Famille Primat (Schlumberger Limited) Fortune estimée entre 1.6 milliard et 2.5 milliards d’euros.
Benjamin de Rothschild (Groupe financier Edmond de Rotschild) Fortune estimée entre 1.6 milliard et 2.5 milliards d’euros.
Famille Peugeot (Groupe PSA) Fortune estimée entre 1.2 milliard et 1.6 milliard d’euros.
Famille Lescure (Seb, Tefal, Rowenta, Krups, Moulinex, Calor… ) Fortune estimée entre 1.2 milliard et 1.6 milliard d’euros.
Famille Bich (Groupe Bic) Fortune estimée entre 1.2 milliard et 1.6 milliard d’euros.
Famille Mimran (Compagnie sucrière sénégalaise…) Fortune estimée entre 1.2 milliard et 1.6 milliard d’euros.
Héritiers Louis-Dreyfus (Groupe Louis-Dreyfus, Olympique de Marseille) Fortune estimée 815 millions et 1.2 milliard d’euros.
Claude Berda (Fondateur du groupe AB Prod) Fortune estimée 815 millions et 1.2 milliard d’euros.
Paul-Georges Despature (Damart…) Fortune estimée 815 millions et 1.2 milliard d’euros.
Famille Murray Fortune estimée 815 millions et 1.2 milliard d’euros.
Nicolas Puech (Hermès…) Fortune estimée 815 millions et 1.2 milliard d’euros.
Familles Defforey et Fournier (Carrefour) Fortune estimée entre 650 millions et 730 millions d’euros.
Famille Zorbibe (Lancel) Fortune estimée entre 400 millions et 490 millions d’euros.
Roger Zannier (Z, Kenzo, Kookaï, Oxbow, Chipie…) Fortune estimée entre 400 millions et 490 millions d’euros.
Famille Lejeune (SEITA…) Fortune estimée entre 325 millions et 400 millions d’euros.
Philippe Jabre (Jabre Capital Partners) Fortune estimée entre 325 millions et 400 millions d’euros.
Famille Harari Fortune estimée entre 325 millions et 400 millions d’euros.
Famille Taittinger (Champagne Taittinger) Fortune estimée entre 325 millions et 400 millions d’euros.
Alexandra Pereyre de Nonancourt (Champagne Laurent-Perrier) Fortune estimée entre 245 millions et 325 millions d’euros.
Denis Dumont (Enseigne Grand Frais) Fortune estimée entre 245 millions et 325 millions d’euros.
Michel Lacoste (Vêtements Lacoste) Fortune estimée entre 245 millions et 325 millions d’euros.
Georges Cohen (Groupe Sogeti) Fortune estimée entre 245 millions et 325 millions d’euros.
Nicole Bru-Magniez (Laboratoire UPSA) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Michel Reybier (Cochonou, Aoste, Justin Bridou…) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Alain Duménil (Acanthe Développement) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Bruno Moineville (Réseaux câblés de France) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Antoine Zacharias (Vinci) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Hugues de Montfalcon de Flaxieu (Maxiris) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Christian Picart (Buffalo Grill) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Jean Pigozzi (Simca) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Michèle Bleustein-Blanchet (Publicis) Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Thierry Roussel Fortune estimée entre 165 millions et 245 millions d’euros.
Daniel Hechter (Hechter) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Philippe Hersant (Groupe Hersant presse) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Paul Dubrule (Accor) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Jean Louis David (Coiffure) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Maurice et David Giraud (Pierre et Vacances) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Eric Guerlain (Groupe Christian Dior) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Famille Ducros (Ducros) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Jérôme De Witt (Horlogerie De Witt) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.
Dominique Frémont (Mauboussin) Fortune estimée entre 80 millions et 165 millions d’euros.

Voilà donc la véritable France des tire-au-flanc, point final.

Résistance !

Publicités

7 Replies to “La France des tire-au-flanc, Le Point final”

  1. -Bonjour moi je fais de la peinture et vous cher Monsieur?
    -moi Madame je fais… de l’argent !

    – eh bien nous somme faits pour nous entendre Monsieur Jean V. (@JohnStongval)

    J’imagine bien cette suave rencontre…car nous vivons bien dans le même monde mais nous ne le vivons pas tout à fait de la même manière probablement 😉

    J'aime

  2. @Alix
    « Il aurait quand même fallu lire l’article »
    Comme je l’ai expliqué, je ne souhaite pas subventionner ce torchon. Heureusement que j’avais pris les devants en reconnaissant d’emblée cet inhabituel « procès d’intention duquel je peux légitimement être accusé. » (ce que vous faites donc, en toute légitimité). Vous aurez cependant remarqué, j’en suis persuadé, si vous m’avez effectivement lu avec attention, que le rappel de cette une racoleuse et populiste du Point n’était d’ailleurs pour moi qu’un prétexte pour rebondir et traiter mon véritable sujet du jour qui était (au cas où finalement vous n’auriez pas tout bien saisi ;-)) la très grande supériorité de la fraude liée au capital par rapport à la fraude des allocataires sociaux. Si c’est exactement le point du Point ;-), alors parfait, il n’y a aucun problème, et je leur présenterais même alors mes plus plates et néanmoins sincères excuses.

    « Moi je l’ai fait ! Eh bien il est passionnant »
    Que grand bien vous en fasse. Vous pourriez peut-être nous en livrer quelques extraits pour que nous puissions juger de sa puissance ainsi que de vos qualités d’analyse.

    « les gens obtus comme vous qui ne lisent que ce qu’ils veulent lire »
    Si vous saviez toutes les insanités que je me efforce de parcourir quotidiennement afin de parfaitement connaitre mon ennemi (à partir du moment, bien sûr, où elles sont gratuites, ces insanités). La preuve encore en ce moment 😉

    « le texte n’a RIEN à voir avec la gauche ou la droite »
    Mais, mon bon monsieur ou ma brave dame, TOUT a à voir avec la droite ou la gauche, surtout dans Le Point (que je lis fréquemment, malgré ce que vous pensez, chez mon dentiste par exemple :-D)

    « c’est surtout la droite capitaliste qui prend cher, et les patrons de fonds d’investissement »
    Donc, vous, comme le Point, êtes d’accord avec moi sur le fond. Trop cooool. Suis trop content. Permettez-moi cependant de douter (mais j’attends vos extraits avec impatience) que leur article « les rois de l’absentéisme » fustige réellement des « patrons de fonds d’investissement » qui préféreraient allez jouer au golf plutôt que d’aller travailler (d’ailleurs quel est au juste leur boulot, hum :-D) ou bien que leur titre « Le piège des 35 heures » dénonce vraiment « la droite capitaliste » qui n’a pas joué le jeu de la réduction du temps de travail. Mais peut-être me trompe-je.

    « Bref, c’est vous qui n’avez rien compris. »
    Zut, vous m’avez percé à jour. Je vais faire des efforts, promis.

    Sinon, sur la fraude et l’évasion fiscales, un petit mot peut-être ?

    J'aime

  3. Il aurait quand même fallu lire l’article…
    Moi je l’ai fait ! Eh bien il est passionnant et doit avoir un mauvais titres pour les gens obtus comme vous qui ne lisent que ce qu’ils veulent lire : le texte n’a RIEN à voir avec la gauche ou la droite (dans les paragraphes, c’est surtout la droite capitaliste qui prend cher, et les patrons de fonds d’investissement), mais c’est un focus sur la vie de l’entreprise, politique NON comprise.
    Bref, c’est vous qui n’avez rien compris.

    J'aime

  4. @Jean V. (@JohnStongval)
    Si vous n’êtes pas convaincu par le principe d’accumulation du capital et pensez benoitement que ces fortunes exorbitantes sont le fruit unique d’un dur labeur personnel, au moins conviendrez-vous que le terme de planqués, premier exemple pris par Le Point pour illustrer leur définition de « tire-au-flanc », leur sied à merveille. Nous ne pouvons en effet nier qu’ils sont « planqués » fiscalement en Suisse.
    Effectivement, si seulement nous pouvions vivre dans le même monde … peut-être nous laisserions-nous une chance.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s