Un Américain pour sauver l’honneur … d’une profession

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La bonne nouvelle, c’est que ça commence à devenir insupportable pour beaucoup de monde.  Les féroces chiens de garde du système que sont les "grands" médias français, les "grandes" chaines de télé ou de radios, les "grands" titres de la presse écrite, leurs "grands" journalistes, éditorialistes, analystes et experts, sont maintenant découverts pour ce qu’ils sont par le très grand nombre.  Nous, nous le savions déjà et je le dénonce d’ailleurs souvent ici.  Mais qu’il m’est doux aujourd’hui de lire par exemple cet article de Marianne, en forme de mea culpa involontaire , qui dénoncent la partialité et le gigantesque fiasco journalistique que représente la campagne électorale de 2012.

Avant d’en venir au sujet principal de ce billet, un article paru récemment dans The Guardian, faisons un point rapide sur l’état de ce fiasco journalistique français (c’est pas moi qui l’ait dit, cette fois ;-)).

Personne ne doute plus aujourd’hui que, babines retroussées, crocs sortis, bave à la commissure des lèvres, jarrets tendus, toutes griffes dehors, nos braves médiacrates français n’ont pour seul et unique objectif que de défendre et évangéliser les bienfaits de la pensée unique, de la doxa néolibérale et de son arme de destruction massive, le bipartisme accommodé à la sauce du vote utile.  Jean-Luc Mélenchon, comme d’autres insoumis, est donc à leurs yeux un hérétique honni qui doit être remis au plus vite, si ce n’est sur le droit chemin, tout au moins dans sa boite de 3% d’intentions de vote.  Il subit donc, comme il se doit, le tir d’artillerie lourde de la part de nos grosses têtes de la propagande.  L’Acrimed a publié une excellente revue des "meilleurs" portraits stérilement et naïvement à charge éructés par quelques uns des plus célèbres médiacrates français à l’encontre du candidat du Front de Gauche.

Sur la forme, citons quelques perles de nos grands penseurs:

Pour Eric Le Boucher, « Jean-Luc Mélenchon est un rigolo. Un rigolo de prétoire, un rigolo de JT, un rigolo malin, un rigolo drôle. » (Slate.fr, le 18 mars 2012)

Pour Christophe Barbier, Mélenchon est « un personnage au verbe haut et [aux] idées courtes, mi-tribun, mi-guignol » (L’Express, 14 mars 2012) ou  encore « Jean-Luc Mélenchon aime les effets de manches, y compris les manches de pioche » (14 mars 2012)

Pour Alain Duhamel, « Son idéologie me paraît assez enfantine. (…) Ce phénomène [Mélenchon], il a des côtés inutiles » (2 avril 2012)

Pour Joseph Macé Scaron, de Marianne, cela ne fait pas de doute, le candidat du Front de gauche « est un phénomène extrêmement vintage. C’est-à-dire un goût pour le passé. » (I-Télé, 2 avril 2012)

Ivan Rioufol, sur RTL, prévient : « On n’a pas bien perçu sa violence historique. (…) Je suis d’accord avec Laurence Parisot du Medef, quand elle rappelle qu’il est l’héritier de la Terreur . » (2 avril 2012)  Au moins, lui, a le mérite de reconnaitre la filiation de sa pensée avec celle de son maître, le patronat.

Quant au fond du programme, les seules véritables parodies d’ "analyse" publiées sont constituées des sempiternels poncifs partiaux, approximatifs voire caricaturaux, directement copiés-collés depuis les notes des organismes de propagande ouvertement néolibérale:

Yves Thréard, du Figaro s’énerve sur I-Télé contre « Mélenchon [qui] veut nationaliser la France et revenir au kolkhoze (sic). » (2 avril 2012)

« Détonnant et déconnant », proclamait fièrement le Nouvel Observateur ou Mélenchon a « un programme économique irréaliste », en se basant en partie sur des estimations et des chiffrages réalisés par l’Institut de l’Entreprise, un think tank patronal proche du Medef,

Le Monde présente le projet du Front de gauche en citant le très libéral Institut Montaigne: « le programme s’affranchit des contraintes » (5 avril 2012)

Sur BFMTV, on décrit ce programme comme « déraisonnable et excessivement coûteux », puis les mêmes estimations sont reprises : « on (sic) a chiffré aujourd’hui le programme de Jean-Luc Mélenchon à plus de 100 milliards d’euros » (5 avril 2012)

Voilà donc le niveau d’objectivité, de professionnalisme, de clairvoyance et de compétence de nos oligarches pseudo-journalistes français.  Sauf à lire – au risque de paraitre pour un dangereux délinquant qui n’a que les mots partage, coopération, solidarité et humain à la bouche – des articles "subversifs" de journaux hérétiques, tels le Monde Diplomatique ou Politis, ou bien des billets de la blogosphère altermondialiste, aucune chance de trouver un travail français qui analyse sérieusement le seul programme réaliste de gauche des élections à venir.  Aucune!

Quelle ne fut donc pas ma surprise de trouver ce travail réalisé par un … Américain, Mark Weisbrot, et qui plus est, publié sur le site d’un journal Anglais extrêmement … néolibéral, The Guardian.  Certes, Mark Weisbrot est très loin de l’archétype du bon gros supporter de Mitt le Modéré se reproduisant et s’épanouissant en toute liberté et en toute impunité dans les états du sud ou la Corn Belt des États-Unis.  C’est un économiste réputé, co-fondateur du CEPR (Center for Economic and Policy Research) situé à Washington, organisme  qui compte également parmi ses membres quelques prix Nobel d’économie, dont Robert Solow et Joseph Stiglitz, et qui publie régulièrement des articles dans de nombreuses revues économiques mondiales, dont une chronique hebdomadaire dans le très british Guardian.  Mais tout de même!  Quand on pense que probablement plus de 90% des Américains pensent que le socialisme est une maladie vénérienne honteuse transmissible par le cœur et le cerveau, que Italy est la capitale de l’Espagne, pays d’Asie mineure bien connu baigné par les eaux de la mer de Barentz, et que l’Irak était impliqué, voire commanditaire, dans les attentats du 11 septembre, :-D on prend toute la mesure de la puissance d’un tel article.

Quelle insulte pour la presse grand public française!  On ne leur demande pourtant même pas d’avoir des journalistes capables d’écrire de tels articles.  Cela demande probablement beaucoup trop de culture et de compétences économiques pour leurs capacités et leur ouverture d’esprit.  Mais juste d’avoir l’honnêteté de faire paraitre de temps à autre, plutôt que les sempiternels torchons tordus par les indéboulonnables experts auto-proclamés qui sévissent quotidiennement (les Doze, Sylvestre, Cohen, Barbier, etc), le travail de véritables économistes français tels que Jacques Généreux, Jacques Sapir ou encore un des économistes atterrés, dont Frédéric Lordon doit être bien sûr le plus connu et reconnu.

Rien que le titre détonne par rapport à ce qu’écrit quotidiennement notre presse aux ordres: "Jean-Luc Mélenchon has what France needs. Sarkozy and Hollande do not".  Ce que je pourrais traduire par: "Jean-Luc Mélenchon possède ce dont la France a besoin.  Sarkozy et Hollande, non."

Impressionnant, nan?  Et il continue:

"Jean-Luc Mélenchon sems to be the only one in the race that understands the real economic choices faced by France and the eurozone."
"Jean-Luc Mélenchon semble être le seul dans la course à la présidence qui comprenne les choix économiques réels que la France et l’Eurozone devront affronter."

Allez, pour rehausser le niveau de la fange journalistique hexagonale, voyons ce qu’un vrai journaliste et économiste comme Mark Weisbrot, bien qu’Américain, peut écrire:

"La plupart des citoyens français tiennent à cette sécurité économique et à cette façon de partager les fruits de la prospérité. On peut donc s’étonner qu’un homme proposant un programme tel  que celui de Sarkozy ait tout simplement pu être élu, et puisse avoir des chances de l’être à nouveau. Cette situation s’explique par un malentendu de l’opinion sur les questions économiques les plus importantes, malentendu entretenu et encouragé par une couverture médiatique biaisée."

"Malheureusement, son rival du Parti socialiste, François Hollande, promet l’équilibre budgétaire d’ici à 2017. Il y a bien entendu des différences importantes entre les deux candidats, mais si l’un ou l’autre devait appliquer un programme d’austérité budgétaire d’une telle ampleur, à un moment où les économies française et européenne sont si faibles, il est quasiment certain que le chômage et bien d’autres problèmes économiques ne pourraient que s’aggraver. La France perdrait alors certains de ses nombreux acquis sociaux et économiques. "

"Fort heureusement, la France dispose d’une alternative plus progressiste : elle s’incarne dans la candidature de Jean-Luc Mélenchon, portée par le Front de gauche. Mélenchon propose que la Banque centrale européenne fasse son travail, c’est-à-dire qu’elle prête au taux de 1% à la France et aux autres gouvernements européens, comme elle le fait aux banques privées. Le poids du service de la dette française, d’environ 2,4% du PIB est encore assez raisonnable. Si la France peut continuer à emprunter à faible taux, elle pourra se sortir de ses problèmes actuels, tout en créant de l’emploi et en augmentant les revenus. Cela relève du bon sens macroéconomique. "

"Mélenchon veut aussi réduire le temps de travail, augmenter le salaire minimum, ainsi que les impôts pour les plus riches. Il rejette l’absurdité de l’équilibre budgétaire – comme d’ailleurs la plupart des économistes aux États-Unis – et fustige l’absence d’engagement de la Banque centrale européenne en faveur du plein emploi. Cette démarche est pertinente d’un point de vue économique puisque, notamment en période de récession, la BCE peut créer de la monnaie. C’est ce qu’a  fait la Réserve fédérale américaine en créant 2 300 milliards de dollars depuis 2008 sans craindre une inflation excessive. "

Bon, je m’arrête là.  Mais, allez lire l’article original en Anglais si vous pouvez.  Ou sa traduction en Français par Marianne.

Que ça fait du bien quand même de bons articles, intelligents, informés et argumentés, même dans la presse de droite.

Résistance!

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