L’enfumeur de Toulon dans le brouillard


Je devais m’imposer ce supplice par honnêteté intellectuelle.

Vous vous doutez bien qu’écouter le discours Toulon II de notre enfumeur en chef, j’ai nommé Sarkozy, fut franchement un exercice très difficile pour moi. D’abord il y a sa personne.  Et puis sa fameuse technique nauséabonde d’association cynique entre faits ou constats avérés et solutions pseudo-évidentes n’ayant comme seule légitimité que la vérité révélée du Dogme néolibéral.  Tout cela m’est devenu parfaitement insupportable.

Mais le pire fut sans doute ce parterre de 6000 réactionnaires décérébrés faisant la claque à leur gourou, allant jusqu’à applaudir à tout rompre lorsque ce dernier éructe: « la retraite à 60 ans et les 35 heures ont été des fautes graves ».  Imaginez !  L’idée même de rompre avec la tendance historique de progrès humain plonge ces gens dans une sorte de quasi-extase, bien incompréhensible pour un humaniste de base.  Je suppose que c’est d’ailleurs par charité pour les pauvres petits cœurs secs et rabougris de son auditoire que le chef de l’État ne leur a pas annoncé ce qu’il leur prévoit: « demain, vos enfants ne pourront plus se soigner, ne recevront aucune éducation, et galèreront dans le précariat toute leur misérable vie (qui heureusement du coup sera plus courte ;-)) pour rester au seuil de pauvreté ».   La salle n’aurait en effet probablement pas survécu à une telle vision de bonheur plongeant irrémédiablement chacun des fidèles présents dans une transe sanctificatrice irréversible.

Pour tenter de garder un semblant d’impartialité, le mieux était donc de se fier à la bonne vieille lecture, au calme et à froid, du fumeux discours.  Pour ceux qui ont le courage de fouiller et creuser dans les habituelles envolées humanistes hypocrites, le voici: Discours du Président de la République à Toulon (Var) le jeudi 1er décembre 2011.

La méthode d’enfumage sarkosyste

Avant de revenir en détails sur la méthode d’enfumage de Sarkozy, pour ceux qui ne souhaiteraient pas aller trop loin dans la lecture de ce billet, je voudrais juste relever une phrase qui me parait symptomatique de ce que je souhaite montrer:

« Pas un seul budget en équilibre depuis 1974 ! » dit-il au sujet de la France en page 3

Mais absolument, monsieur !  C’est exactement ce que je (avec beaucoup d’autres) ne cesse de répéter !  Ceci est parfaitement exact (à quelques pets de mouche près) !  Enfin, c’est exact si l’on regarde le budget global (ligne rouge dans le graphe ci-dessous).  Si on se concentre sur le solde primaire du budget (ligne verte dans le graphe ci-dessous), c’est à dire le budget de l’état en excluant les intérêts de la dette, on remarque (comme je vous l’ai déjà dit au moins 100 fois, tiens comme ici ;-)) que à l’exception de quelques années en déficit primaire, la plupart du temps, la France est en excédent budgétaire primaire :

Que s’est-il donc passer en 1973 pour que à partir de l’année suivante, en 1974, la France ait de tels intérêts sur la dette à payer que cela plombe son budget national ? Tic tac …  Je vous laisse réfléchir …

Réponse: la plus grande privatisation jamais opérée, le privilège de création monétaire.  La Loi n°73-7 du 3 janvier 1973 sur la Banque de France (aussi appelée loi Pompidou-Giscard du 3 janvier 1973, et parfois, péjorativement, loi Rothschild, allusion au fait que Pompidou fut directeur général de la Banque Rothschild), votée sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre de l’Économie et des Finances, sous la présidence de Georges Pompidou, stipule dans son article 25 : « le Trésor public ne peut être présentateur de ses propres effets à l’escompte de la Banque de France. »  Cette disposition qui impose au Trésor (à l’état) d’emprunter sur les marchés financiers privés (les banques) est reprise depuis lors dans les différents traités européens qui se sont succédé, jusqu’au Traité de Lisbonne dans l’article 123 que je rappelle ici:

L’article 123 du Traité de Lisbonne stipule que : « 1. Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres, ci-après dénommées « banques centrales nationales », d’accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l’Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres ; l’acquisition directe, auprès d’eux, par la Banque centrale européenne ou les banques centrales nationales des instruments de leur dette est également interdite »

Mais ce point fondamental dans la compréhension de l’endettement public à partir de 1974 est-il abordé ou même évoqué ?  Évidemment non !  Voilà, c’est ça la méthode d’enfumage sarkozyste !

Rechercher les causes communes de la crise

Pour ceux qui souhaitent plonger plus profond dans les eaux troubles de ce discours opaque, prenons un autre exemple.  Nul ne saurait contredire le fait que (page 2-3)

« Ce que l’on appelle la crise de la dette souveraine qui frappe l’Europe de plein fouet, c’est la même crise qui se poursuit. C’est la crise de la dette privée qui se prolonge en crise de la dette publique. C’est la même crise, qui après avoir frappé les banques, frappe les États. »

« Cette crise frappe tous les grands pays développés, quelles qu’aient été les majorités de gauche ou de droite qui les ont gouvernés (…). »

« Il faut chercher les causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd’hui. C’est dans l’instauration, à partir de la fin des années 70, d’une  mondialisation sans règle autre que celles qui garantissaient la liberté du commerce que se trouve l’origine des difficultés actuelles. »

Parfait !  Rechercher les causes communes !  J’adhère à 100% sur la méthode !

Une chose est sûre.  Il existe quelques causes communes bien connues des économistes.  Nous parlons bien de causes communes à tous les pays en crise qu’ils soient gouvernés par la droite ou les sociaux-démocrates, tiens en particulier:

  • application depuis 20-25 ans de la théorie du ruissellement, politique néo-libérale de réduction d’impôts et de cotisations pour les plus riches et les grandes entreprises, politique qui réduit mécaniquement et de manière conséquente les rentrées fiscales d’un État et qui favorisent donc l’endettement public (sans pour autant booster les investissements productifs puisque la part de richesse ainsi transférée de la rémunération du travail vers la rémunération du capital n’est pas ré-investie mais spéculée ou évadée fiscalement)
  • compression compétitive des salaires depuis des années « compensée » par, afin de pouvoir soutenir le modèle de développement capitaliste tout en essayant d’éviter les crises de surproduction pourtant inhérente à ce système, la facilitation/généralisation du crédit aux ménages, ce qui favorise l’endettement privé (en gros, pour contre-balancer la baisse constante des salaires des salariés-consommateurs d’un pays, on leur permet, pour faire fonctionner le système, de continuer à consommer grâce au crédit)
  • mise en œuvre à l’automne 2008, suite à la crise des subprimes US, des plans de sauvetage des banques privées par tous les états aujourd’hui en crise, ce qui a fortement plombé l’endettement public de ces états et doit même être considéré comme l’élément déclencheur de la crise actuelle
  • en ce qui concerne les pays européens, on peut ajouter comme cause évidente d’augmentation de l’endettement public, l’abandon de la création monétaire des états au profit des banques privées comme je vous le disais plus haut.  Par exemple pour la France (mais les courbes sont similaires pour les autres pays en crise), je peux vous redonner cette courbe qui montre sans aucun doute possible que si nous n’avions pas dû payer des intérêts à des banques privées (si nous avions pu continuer de créer l’argent grâce à la Banque Centrale comme avant 1973) notre pays n’aurait quasiment pas de dette aujourd’hui.  Il est d’ailleurs intéressant de savoir que, pour la première fois de son histoire, la charge de la dette, c’est à dire ses intérêts, est devenu à l’automne 2011 le premier poste budgétaire de la France.

Nous avons donc là quelques phénomènes et choix politiques qui, selon la théorie économique même, sont des facteurs évidents d’endettement et qui sont communs depuis plusieurs années à tous les pays touchés par la crise des dettes souveraines.  Il me semble donc qu’ils qualifient parfaitement à l’appellation de « cause commune ».

Alors voyons !  Je cherche, je lis.  Bien sûr, aucune référence à ces facteurs dans le discours.  Ce serait se renier ouvertement.  Quelles sont donc ces fameuses « causes communes » selon Sarkozy ?  Aucune idée.  Il nous parle d’Angleterre, d’Espagne, des États-Unis.  Et, pour chacun de ces pays on a droit à quoi ? … À un diagnostic spécifique !  On fait mieux comme cause commune, non ?

On a droit au diagnostic pour la France bien sûr.  Là encore, un bon vieux diagnostic franco-franchouillard.  Au temps pour « les causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd’hui ».  Voici ces causes communes-spécifiques à la France:

« depuis trente ans, ceux qui travaillent et qui sont proportionnellement de moins en moins nombreux ont vu peser lourdement sur leurs revenus la charge de ceux, de plus en plus nombreux, qui vivent plus longtemps, de ceux qui font des études de plus en plus longues, de ceux qui sont au chômage, de ceux que les accidents de la vie ont plongé dans la détresse. » (page 4)

« la retraite à 60 ans et les 35 heures ont été des fautes graves dont nous payons aujourd’hui lourdement les conséquences » (page 5)

Voilà !  C’est donc, comme on s’y attendait, notre modèle de protection sociale et de progrès humain la cause de notre malheur, la cause de la crise, crise que nous partageons, je rappelle selon les dires mêmes du président largué, avec des pays qui n’ont pourtant aucun système de protection sociale ou qui sont déjà bien plus avancés que nous sur le chemin de la régression humaine (Angleterre, Irlande, États-Unis, Allemagne, etc).

Il prétendait vouloir « rechercher les causes communes qui ont conduit le monde dans la situation où il se trouve aujourd’hui » et le voilà qui nous ressasse les sempiternels arguments anti-européens (voire xénophobes) sur des spécificités liées aux peuples tels les Français qui sont des assistés dans l’âme.  Dans ce discours-ci il n’a pas eu le courage de répéter ses précédentes interventions (en particulier au G20) sur les Grecs qui sont des fraudeurs-fainéants, sur les Irlandais et les Espagnols qui aiment trop construire, etc …

Tout est à l’avenant.

Le modèle social Français

Continuons avec un autre exemple :

« le modèle social français s’est révélé efficace pour amortir le choc (de la crise) » (page 5)

ce qui me semble encore aujourd’hui un constat exact (même si Sarkozy fait de son mieux, depuis son élection, pour détruire ce système afin de le ramener au niveau de son modèle idéal, intialement le modèle américain à la Bush, puis maintenant le modèle Allemand à la Merkel).  Vous conviendrez avec moi que, suite à ce constat légitime, la conclusion évidente de tout homme sensé ne peut alors qu’être (dans la même page):

« Mais qui peut penser le maintenir »

« Depuis des décennies, nous dépensons trop et souvent mal »

« Nous devons continuer à réduire les effectifs de la fonction publique »

« nous devons préserver les allègements de charge » (ah ce fameux ruissellement !)

L’argument est limpide, ne trouvez-vous pas !  😀

Les traités européens

Allez un dernier exemple, pour enfoncer le clou.  Au sujet de l’Europe, il dit

« Ainsi nous ne pourrons tolérer la persistance des dumpings, des concurrences déloyales, le pillage de nos technologies qui détruisent nos usines. », page 7

« L’Europe doit être repensée. Elle doit être refondée. », page 8

« L’Europe a besoin de plus de solidarité. », page 8

« l’Europe en pilotage automatique qui ne fait qu’appliquer aveuglément les règles de la concurrence et du libre-échange est une Europe qui ne peut pas faire face aux crises. », page 9

« L’Europe a besoin de plus de démocratie », page 9

Tout cela est bel et bien.  Je n’ai rien à redire à ça.  Ce sont d’ailleurs exactement les arguments qui nous ont incité à voter NON au référendum sur le TCE (Traité Constitutionnel Européen).  Nous, les défenseurs du NON, avions donc déjà raison en 2005.  Nous avions vu juste.  Mais ce monsieur a voté OUI à ce référendum.  Pis.  Il s’est assis sur le vote du peuple, avec l’aide d’une grande partie des députés français socialistes et écologistes, et s’est enorgueilli de pouvoir passer outre grâce à son traité simplifié devenu le Traité de Lisbonne.

Aurait-il donc changé d’avis ?  Se serait-il rallié aux positions de la vraie gauche ?  Cela arrive aux meilleurs d’entre nous, il n’y a pas de honte à devenir intelligent 😉

Il voudrait aujourd’hui refonder les traités, c’est à dire refonder son propre traité qu’il a imposé grâce à un coup d’état.  Soit.  Lisons :

« La BCE est indépendante. Elle le restera. »

« proposition pour la création d’un Fonds monétaire européen qui sera pour l’Europe l’instrument de sa solidarité. Ce Fonds mobilisera les ressources nécessaires pour offrir un rempart face à la spéculation. »

« Chaque pays de la zone euro doit adopter une règle d’or qui inscrira dans son ordre juridique l’objectif d’équilibre budgétaire. »

Plus de solidarité ?  Je ne vois pas.  La BCE ne pourra toujours pas prêter directement aux états.  Quant au Fonds Monétaire Européen, il ne sera certainement pas un organe solidaire.  Nous parlons ici probablement du Mécanisme Européen de Stabilité ou MES dont je vous ai entretenu dans mon billet « Les financiers en ont rêvé, les politiques le font« , mécanisme adémcratique qui proposera un outil de spéculation illimitée aux banques.

Plus de démocratie ?  Que nenni.  Le MES et la règle d’or, qui s’apparente à la consitutionalisation du semestre européen dont je vous ai également déjà parlé dans mon billet « Juste un petit mot sur le semestre européen« , achèveront en fait la mise en place au niveau européen d’une oligarchie autocratique indéboulonnable.

Quelque chose d’autre ?  Rien.  Voilà tout.

De l’enfumage, toujours de l’enfumage, rien que de l’enfumage.

Le tout dans le brouillard !

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