Veut-on vraiment parler de fraude ?

Le 18 aout 2011, il y a 3 mois, dans ce billet, j’écrivais ceci:

« A la rentrée (…) Le gouvernement et les médias inféodés vont donc essayer de détourner l’attention.  Un bon moyen, c’est de diviser les français, désigner des boucs-émissaires, des souffre-douleur.   Je sens bien venir un bon vieux «débat» sur la fraude aux allocations sociales.  C’est dans l’air du temps. »

J’étais naïf.  En fait, il n’y a même pas eu de « débat » mais directement des décisions. Vous les connaissez, elles sont écœurantes.

L’écœurement et le désespoir

Le soi-disant garant de nos institutions vient donc d’affirmer clairement que:

  1. une personne en arrêt maladie
  2. une personne aux minima sociaux

sont toutes 2 des fraudeurs.

On essaie même pas de trier, de chercher ceux qui pourraient avoir un comportement de fraudeur, non, c’est automatique: vous êtes malade ou sans travail, paf, vous êtes DONC un fraudeur, et pis c’est tout.  Et on doit vous punir.  J’insiste sur le « donc » car c’est précisément ce message que fait passer le Chef de l’État lorsqu’il amalgame dans la même phrase « lutte contre la fraude sociale » et ces 2 mesures.

Suis-je nunuche quand même.  C’est pas la peine de chercher.  On les connait les fraudeurs !  Vous savez pas qui sait ?  Mais si, pourtant on ne cesse de vous les montrer du doigt.  Tiens !  Les voilà, là, vous les voyez, ces sales malades et ces sales rmistes.  Des profiteurs, j’vous dis.

Je pense que si j’étais au RSA ou en arrêt maladie je poursuivrai le Chef de l’État pour diffamation ou outrage.  Ah non, c’est vrai, on ne peut pas le poursuivre, lui.  Alors, je poursuivrai ces valets.

Car le soir même, bien sûr, s’en suivent des journaux télévisés se vautrant dans une complicité indécente et reprenant mot pour mot cette amalgame diffamatoire.

Pour exemple, dans les titres du 20H de TF1 la perruche Laurence Ferrari annonce:

« La Lutte contre la fraude sociale: le gouvernement durcit le ton et augmente les jours de carence en cas d’arrêt maladie

Autre exemple, pendant les titres du Soir3 on entend

« Arrêts maladie moins rémunérés, RSA travaillé, Nicolas Sarkozy affute sa charge contre la fraude »

et on lit « Fraudeurs à l’amende »

Bon, j’arrête là.  Toute la soirée, sur toutes les chaines on a eu droit à ce message.

C’était à la fois écœurant et désespérant.

Mais putain de merde, ils savent ce que c’est que la fraude tous ces bien-portants, ces gens plein de bons boulots, se moquant éperdument de tout ce qui n’est pas .. eux-mêmes (et quelques fois, à la limite, pour les moins égo-centrés, leur famille) ?  Hein !  Ils veulent qu’on en parle de fraude et de fraudeurs ?

Très bien, allons-y.

Par définition, il est impossible d’avoir des chiffres exacts puisqu’on parle de fraude.   Nous n’avons donc bien sûr que des estimations.  Mais regardons-les de près ces chiffres et après on reparle des fraudeurs, si vous êtes encore là bien sûr, si vous avez eu le courage d’aller jusqu’à la fin.

Fraude sociale

Soyons grand seigneur et partons du document officiel qui a servi de base au lancement de cette campagne répugnante du gouvernement de stigmatisation des plus faibles, qui a débuté, on s’en souvient, en été dernier par l’envoi de divers ballons-sondes sur l’assistanat, « ce cancer de notre société ».  Il s’agit du  « Rapport d’information n°3603 de l’Assemblée Nationale », enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 29 juin 2011.  Ce rapport a été présenté par le député UMP Dominique Tian.  Vous voyez, je vous la joue pas mesquin.

Ce rapport fait bien la distinction, quand on parle de fraude sociale, entre

  1. la fraude aux prestations (les allocations qui sont versées à des individus qui n’y ont pas droit, comme des arrêts maladies, des allocations chômage, le RSA, des allocations familiales, etc)
  2. et la fraude aux prélèvements (le travail non déclaré par les entreprises)

Je cite les chiffres du rapport:

« la fraude aux prestations pour le régime général, représenterait donc entre 2 et 3 milliards d’euros. » Page 10

« [la fraude aux prestations] représentait entre 8,4 et 14,6 milliards d’euros, soit entre 6,4 à 12,4 milliards pour le travail dissimulé et 2,2 milliards pour les redressements de cotisations sociales. » Page 10

C’est limpide.  On se rue sur ceux qui touchent des allocations maladies ou un RSA (sans pour autant être fraudeurs) alors que, si on prend le milieu de ces fourchettes,

LA FRAUDE DES ENTREPRISES SUR LE TRAVAIL AU NOIR REPRÉSENTE 5 FOIS PLUS QUE LA FRAUDE DES ALLOCATAIRES (11.5 M EUROS CONTRE 2.5 M EUROS).

Maintenant que vous savez, où croyez-vous qu’il y a vraiment du fric à se faire ?  N’avez-vous pas l’impression qu’on vous prend (encore une fois) pour des billes ?  C’est normal.  Parce qu’en fait, on vous prend (encore une fois) pour … des billes.  Si leur but avait vraiment été de rapporter du fric dans les recettes de l’état, il fallait en priorité embaucher des inspecteurs du travail à la recherche de travail au noir.  Et pis c’est tout.

Mais y’a mieux !  Attendez, ne partez pas encore !

Fraude fiscale

Parce que tout ça c’est de la broutille.

Le gros du pactole de la fraude, le plus juteux, c’est la fraude fiscale.  Allez, juste un chiffre.  En 2007, donc avant la crise et toutes ses évasions fiscales supplémentaires, la fraude fiscale était estimée à au moins 2,3 % du PIB.  Ce qui aujourd’hui représente environ 46 Milliards d’euros.  Et c’est une estimation basse.  Et la crise est passée par là permettant aux spéculateurs de sortir encore plus de dividendes et stock-options dans leurs paradis fiscaux.

LA FRAUDE FISCALE EST ESTIMÉE AUJOURD’HUI A 50 MILLIARDS D’EUROS !

Vous avez bien lu, 50 milliards d’euros, à comparer aux 2 milliards d’euros de la fraude aux cotisations.

Vous êtes encore là ?

Merci à vous, ceux qui ont su tenir jusqu’ici.

Si je résume, on a donc 3 sources de fraudes sur les budgets de l’état:

  1. fraude sociale aux prestations: environ 2 milliards d’euros
  2. fraude sociale aux prélèvements: environ 12 milliards d’euros
  3. fraude fiscale: environ 50 milliards d’euros

Est-ce que les chiffres sont clairs ?

Quelle est la réponse des néolibéraux en général et de Sarkozy en particulier: on monte en sauce médiatique sur la la source n°1 et on fait raquer tous les allocataires, fraudeurs ou pas.  Toujours ce même rapport n°3603 indique que le nombre d’allocataires fraudeurs est estimé à 2% du nombre total de ceux qui touchent des allocations.  Donc, 98% ne fraudent pas.  Ces 98% de petites gens honnêtes, dans la merde, malades au travail ou sans travail et au RSA, devront maintenant payer une journée de carence de plus lorsqu’ils seront malades et devront aller travailler lorsqu’ils sont au RSA.

Vous voyez qu’il ne s’agit pas de lutte contre la fraude mais bien d’une lutte de classes.

Il s’agit de leur faire plier encore un peu plus l’échine, de leur faire baisser encore un peu plus les yeux, de leur montrer qui est le maître.  Ça y est !  Il a réussi à faire disparaitre le SMIC en France, Sarkozy.  Et le tout, sans le moindre soulèvement, la moindre révolution.  Il le tient son modèle allemand !

Mon esprit dérangé ne peut s’empêcher de penser que la vraie lutte contre la fraude consisterait à s’attaquer frontalement, en premier lieu et de toute urgence, à la lutte contre l’évasion fiscale et le travail au noir.  C’est à dire les sources potentiellement énormes n°2 et 3.  Mais, il faut là une réelle volonté politique et une bonne paire de … lunettes (pour lire les comptes maquillés des grandes entreprises ;-)).

Lisez le programme du Front de Gauche et vous comprendrez de quoi je parle.

Là, ça y est, j’ai définitivement perdu tout le monde, je pense.

Tout ce que je raconte est beaucoup trop irréaliste, n’est-ce pas ?  C’est fondé sur rien, c’est ça ?  Pas assez convainquant ?  Je ne suis qu’un sale idéologue.  J’invente.  Je n’étaye rien.

Alors que eux !  Eux, les dirigeants politiques, ceux de droite, ceux-pas-de-droite-mais-quand-même-on-a-pas-le-choix-alors-on-fera-pareil-mais-faut-quand-meme-voter-pour-moi-pour-barrer-la-route-a-sarko-vote-utile-vote-utile-vote-utile, les grands journalistes, les décrypteurs et experts qui s’échangent leurs fluides corporels entre plateaux TV et salles de rédaction, les beaux, les penseurs, les beaux-penseurs, les éditorialistes, les filauzeaupheursistes (c’est comme ça qu’on dit nan?) à chemise blanche ouverte, les présentateurs du JT, les présentateurs de TV réalité, les présentateurs de talk show, les présentateurs d’eux-mêmes-parce-que-je-le-vaux-bien, les vedettes, les people, les ceux-qui-passent-à-la-télé-et-qui-donc-ont-quelque-chose-de sensé-à-dire, tout ceux-là, eux, bien sûr, respect !  Ce qu’ils disent ne peut qu’être juste et fondé.  Pas besoin d’explications ou de chiffres.  Il leur suffit d’énoncer et la vérité se répand.

La vérité révélée du Dogme est partout.  Les évangélistes veillent.

Je ne suis qu’un sale rouge qui saoule …

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